Sur le RING

Bellflower

SURLERING.COM - CULTURISME - par Christophe Maillot - le 02/04/2012 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Woodrow et Aiden, deux amis livrés à eux-mêmes, fans hardcore de Mad Max 2, se préparent à l’arrivée de l’apocalypse. Pour survivre dans un monde destiné au chaos, ils se confectionnent un lance flamme et customise une voiture en véritable bolide de l’enfer. Mais un jour, Woodrow rencontre l’amour en la personne de Milly…        


                                                                       
Malgré une affiche aguichante, l’argument de cette première réalisation était loin de me convaincre. Certes, le délire des deux protagonistes principaux attisait ma curiosité, mais l’irruption de ce qui avait tout l’air d’une amourette de jeunesse n’augurait rien de bon : histoire mièvre, inévitable triangle amoureux et conclusion sous forme d’ode à l’amitié. Cependant, j’avais tort… Il a fallu qu’une de mes connaissances me demande ce que je pensais de ce film pour me tenter. Selon lui, bien qu’il ne l’ait pas vu non plus, Bellflower aurait des accents « science-fictionnesque » des plus intéressants. Après quelques renseignements glanés de-ci de-là, il me paraissait évident que c’était un film à voir. Je me rendis ainsi, en ces premiers beaux jours de printemps, dans mon multiplexe préféré.

Il était une fois à Bellflower


Bellflower est une ville du comté de Los Angeles, son nom n’est jamais prononcé dans le film, et seul un panneau de signalisation nous l’indique l’espace d’un plan de quelques secondes. Il pourrait d’ailleurs s’agir de n’importe quelle banlieue des Etats-Unis tant les données géographiques restent lacunaires. L’action du film, qui n’est pas un road movie contrairement à ce que le matériel promotionnel laisse penser, se déroule donc entièrement dans cette ville et ses alentours, et suit les errances de jeunes gens livrés à eux-mêmes. Ce ne sont plus des adolescents, ils ne sont pas assez matures pour être considérés comme des adultes affirmés, et ne correspondent pas non plus à la description donnée des adulescents. Indépendants, ils vivent en colocation ou seuls, ne poursuivent pas d’études et ne travaillent pas. Ils se réunissent régulièrement au pub du coin, dans des soirées organisées chez des voisins de quartier et consomment de grande quantité de bière à longueur de journée. La cellule familiale est inexistante, car aucun des personnages n’a de parents, et la ville ne semble être régie par aucune autorité fédérale. C’est comme si Bellflower était laissée aux mains de ces enfants rois devenus incontrôlables, et s’il y a bien quelques adultes ceux-ci paraissent sans maturités, abêtis, voir même la projection de ce que deviendront nos jeunes protagonistes. Bellflower s’est finalement la version contemporaine et banlieusarde de l’île des plaisirs de Pinocchio. Un lieu voué à la réalisation de tous ses désirs, mais dont la liberté illimitée et l’abondance des transgressions possibles ont fini par lasser. Le système tourne désormais en rond, il faut en sortir.

Woodrow et Aiden ont conscience de vivre dans une ville en perdition dans laquelle ils n’ont plus aucun espoir de s’accomplir, et qui n’est autre qu’une représentation à petite échelle du monde en devenir. En réponse à cette vision les deux comparses ne voient qu’une solution : échafauder un plan pour survivre à l’apocalypse qui nous guette. Grand admirateur de Mad Max 2, ils rêvent tous deux de suivre les traces de leur maître à penser, le Seigneur Humungous, antagoniste bodybuildé et masqué du second film de George Miller. Leur épanouissement ne pouvant se concrétiser que dans la réalisation d’un fantasme d’adolescent : fuir leur ville et parcourir les routes à travers une société à la dérive tels des agents du chaos. La matérialisation de se rêve passe alors par la confection artisanale d’un lance flamme et le bricolage d’une voiture crachant du feu par le biais de tuyères aménagées sur le coffre arrière. Si les deux jeunes protagonistes sont animés de la même passion, ils sont, malgré leur amitié, aussi différent que peuvent l’être l’eau et l’huile. Woodrow n’a pas complètement perdu ses illusions, il est encore un candide qui croit que le monde peut être meilleur qu’il ne l’est. Ce qui ne l’empêche pas de suivre la folie « douce » de son ami, car pour Woodrow il s’agit avant tout d’un jeu et d’un passe temps, tout du moins dans la première partie du film. Aiden, lui, est un écorché, un individu à fleur de peau et sans repère. Présenté au début comme une grande gueule, nous ne tardons pas à lui découvrir une face sombre qui en fait un personnage très inquiétant et imprévisible. Véritable instigateur de leur future chevauchée apocalyptique, il ne fait pas de doute que pour Aiden il n’y a pas de jeu, ni de passe temps derrière son projet, mais une véritable entrée en religion.

Puis, un jour, Woodrow rencontre Milly, une jeune fille beaucoup plus extravertie que lui, et en tombe immédiatement amoureux. Il semble que ce soit la première fois qu’il ressente un attachement si fort envers quelqu’un, et cette sensation nouvelle le met en émoi. Détourné de son projet commun avec Aiden – projet qui passe au second plan pendant une bonne partie du film -, Woodrow ne vit désormais plus que pour, et à travers, Milly. Le monde semble avoir cessé d’exister autour de lui, la jeune fille devient un îlot en dehors du temps, une forteresse dans laquelle il se réfugie pour oublier tous ses soucis quotidiens, et le débarrasse de la pesanteur que la vie exerçait sur son être. Cependant, comme c’est le cas de tous les premiers amours, Woodrow place Milly sur un piédestal beaucoup trop haut, et à force de la diviniser il ne voit en elle que ce qu’il a bien envie de voir. Bunkerisé dans un amour égoïste, ce qu’il aime chez Milly c’est l’idéal féminin qu’il a projeté sur la jeune fille, mais en aucun cas la personne qu’elle est réellement. Et quand il découvre la trahison de sa dulciné, la laideur de sa vraie personnalité en rejaillit avec d’autant plus de force sur Woodrow, pour qui toute once d’espoir disparaît, son cœur devenant dur comme un roc. Aspiré par les influences destructrices, et quasiment maléfiques, de son meilleur ami, qui a mené à terme leur projet, Woodrow tombe dans une spirale diabolique dans laquelle se confondent réalité et cauchemar. Il devient alors impossible de discerner ce qui a traversé les pensées du jeune homme de ce qui s’est effectivement produit. Tantôt sa haine envers Milly l’entraîne dans une rage folle aboutissant à une réconciliation des plus sanglantes, avec pour conséquence le passage de vie à trépas de certains protagonistes. Tantôt Woodrow et Aiden fuient définitivement Bellflower pour y rencontrer sur les routes désertiques leur destin et rouler sur les traces du Seigneur Humungous. La fin du film reste donc libre d’interprétation, toutes pistes narratives étant possibles et envisageables. La seule certitude est celle d’avoir assisté à une métaphore du passage de l’enfance à l’âge adulte la plus horrifique et douloureuse qui soit.

Making-of

La genèse du film trouve son origine dans une rupture amoureuse qu’Evan Glodell, réalisateur de Bellflower et interprète de personnage de Woodrow, a eu particulièrement de mal à surmonter. Après avoir écrit son scénario il y a huit ans, le jeune homme, qui souhaitait plus que tout devenir cinéaste, a connu une période d’errance au cours de laquelle son projet de vie professionnel restait bloqué dans une impasse. Jusqu’au jour où il décida de provoquer sa chance : puisqu’il désirait faire un film et bien il le ferait de son côté avec les moyens financiers, techniques et humains qu’il serait capable de réunir. Il constitua autour de lui un groupe de collaborateurs avec lequel il mena à bien la réalisation de son film pour un modeste budget de 17 000 dollars. Bien qu’une grande partie de Bellflower fut tournée au cours de l’été 2008, les aléas financiers étalèrent le tournage sur un peu plus de deux années. Différentes scènes étaient alors tournées à intervalle plus où moins régulier en fonction des rentrées d’argent. Soumis à la commission du Festival de Sundance, le film est projeté pour la première fois lors de l’édition 2011. Sa carrière ne fait que commencer, avec 7 nominations aux travers de différents festivals de films indépendants et une récompense : l’œil d’or du meilleur film à l’issue de la première édition du Festival international du film fantastique de Paris à l’automne dernier. La carrière d’Evan Glodell est également lancée.

Bellflower est un film qui ne passe pas inaperçu en raison de sa photographie assez particulière. Evan Glodell, qui avait une vision précise du rendu qu’il souhaitait obtenir, a construit et modifié avec l’aide de son chef opérateur, Joel Hodge, plusieurs caméras vidéo selon l’atmosphère voulues dans les différentes séquences du film. Couleurs saturées, surexposition évoquant le métal chauffé à blanc, impuretés dans certains plans, tous ses effets nous font ressentir – beaucoup mieux que ne le ferait un film en stéréoscopie – l’évolution dramatique du récit. Avec d’une part, des images douces et lumineuses utilisées pour les premier émois amoureux de Woodrow envers Milly, mais aussi pour la journée à la plage entre amis qui représente le dernier moment d’insouciance avant la tempête. Et d’autre part, dans le derniers tiers du film, des images âpres et très contrastées qui réussissent à nous faire ressentir la violence exacerbée des personnages, la poussière déplacée par le bolide sur les graviers ou encore la chaleur du lance flamme. A ce travail sur la photographie s’ajoute un autre procédé destiné à rendre encore plus organique la mise en scène : l’utilisation de différents points de focalisation au sein de la même image en combinant des optiques 16 et 35 mm. Avec ce procédé, une partie plus où moins importante d’un même plan devient complètement floue, tandis que l’autre reste nette. Cette atteinte à l’image cinématographique peut paraître dans premier temps dérangeante, mais se révèle comme une forme d’immersion dans le récit dès plus intéressante. Cette transgression du sacro-saint plan net ne peut que mieux illustrer l’approche de l’apocalypse attendue par Woodrow et Aiden. Le monde commence à tomber en morceaux et les repères disparaissent, à chaque nouvelle zone de floue c’est une perte supplémentaire dans la mémoire collective. Sans passé aucune projection concrète dans l’avenir n’est possible.

Les personnages de Bellflower sont également campés par de jeunes interprètes méconnues dont le jeu naturel, surement stimulé par une bonne direction d’acteur, ajoute à une réalisation déjà très viscérale une touche de réalisme rarement atteinte au cinéma. Evan Glodell cumule d’ailleurs les cordes à son arc, car en plus d’être scénariste, réalisateur et acteur de son film, il en est également le monteur et le producteur. Un cinéaste multitâche, davantage par nécessité, en raison de sa difficulté à trouver de bons collaborateurs, que par choix. Il devrait d’ailleurs pour sa prochaine réalisation - dont les financements seront sans doute moins difficiles à réunir - se consacrer uniquement à l’écriture et la mise en scène. Cependant, gageons qu’il lui sera difficile de résister à l’envie de contrôler les différentes étapes de la production. Avec raison d’ailleurs, son intérêt pour la technique et le travail de l’image montre qu’il a une vision bien personnelle pour raconter des histoires : Glodell n’a surement pas fini de passer la photographie à l’acide et de triturer l’image de ses films. Attendons sa prochaine réalisation pour en savoir plus sur ce dont il est vraiment capable.

Christophe Maillot


Toutes les réactions (1)

1. 03/04/2012 09:36 - Tristan

TristanMerci Christophe! Vous m'avez donné envie d'aller voir le film! Et merci au Ring d'accorder une place au septième art!

Ring 2012
Dernière réaction

Merci Christophe! Vous m'avez donné envie d'aller voir le film! Et merci au Ring d'accorder une place au septième art!

Tristan03/04/2012 09:36 Tristan
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