Sur le RING

Benedíctus qui venit in nómine Dómini

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par David Vanneste - le 12/03/2013 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Kýrie, eléison. La pluie tombe sur les âmes chrétiennes, elles réclament de la musique pour calmer leurs blessures et s'élever vers le ciel, vers le dieu devant lequel le successeur de Pierre a examiné sa conscience avant de décider que son temps était écoulé.



Des gouttes comme des globes de cristal soufflés par les anges qui n'ont plus le coeur de chanter la gloire d'un dieu triste de voir sa créature si misérable. Chaque goutte revit la chute de la créature, depuis le Ciel vers la Terre. Une fraction de cette pluie s'écrase sur le manteau d'églises recouvrant la chrétienté pour dessiner des larmes sur les statues des Saints qui nous regardent depuis les hauteurs. L'eau frappe la roche taillée par la main de l'homme et se charge de toute la crasse déposée par les humeurs et les sueurs des pauvres bougres qui vécurent une vie de souffrance à l'ombre de ces vaisseaux immobiles.



Christe, eléison. Benoît XVI, deux cent soixante-cinquième Souverain Pontife de l'Église Catholique, vient de partir. Celui qui est né Joseph Ratzinger dans le pays épicentre de toutes les convulsions du vingtième siècle aura fabriqué, durant les huit années de son pontificat, une magnifique théologie de la beauté pour laquelle nous ne pourrons jamais faire assez de rosaires en remerciement. C'est parce que les deux événements qui fondent sa foi chantent la beauté à l'univers tout entier que le Catholicisme tend naturellement vers celle-ci : une naissance dans une étable entourée de bergers et de mages sous les feux incandescents d'une étoile éclairant la nuit pour annoncer le jour éternel, la mort vaincue sur une croix plantée au sommet d'un crâne et colorée par le sang de l'Agneau mystique. Le Catholicisme est bon parce qu'il marche vers le beau, voilà l'inclinaison intellectuelle du Saint Père et elle fut particulièrement évidente lors de ses différentes interventions au cours de son voyage apostolique en France en 2008 : aux Invalides, à Notre Dame et plus particulièrement au collège des Bernardins. Au milieu du réseau cristallin des arcs gothiques, le Pape amenait aux cerveaux humains des morceaux de vérité concernant le lien entre la recherche de Dieu et la génération d'une authentique culture. Il expliquait comment quelques pauvres moines dans une Europe en dislocation avaient pu chercher Dieu, comprendre la Parole, la Parole comme Acte, la Parole comme Acte Créateur, et fonder une civilisation. Si ce discours mémorable était capable de couvrir les yeux de larmes, il pouvait aussi emplir de tristesse les coeurs. Comment ne pas sentir un pincement à la gauche de sa poitrine à l'évocation d'une époque qui semblait bien lointaine et révolue. Voilà pourquoi il décida, pour couronner sa mission, de joindre un acte à ses propres paroles et réconforter nos coeurs en nous montrant que les réussites des disciples de Saint Benoît étaient encore possibles à notre époque. Tout devint encore possible quand le Vicaire du Christ étendit sa main, cette main qui dispose de l'éternité, pour oindre de Saint Chrême l'autel du temple expiatoire de la Sagrada Familia à Barcelone, le septième jour de novembre de l'an de grâce deux mille dix.

Quand les sociétaires de l'association des dévots de Saint Joseph lui demandaient si l'église qu'ils finançaient allait bientôt être terminée, le génial architecte Antoni Gaudi répondait que son patron véritable n'était pas pressé et que si le temps venait à lui manquer, Saint Joseph s'en chargerait. Presque un siècle après la mort de Gaudi, un évêque de Rome ayant reçu le nom de Joseph lors de son baptême s'apprêtait à consacrer cette église et la rendre au sacrifice du Christ.
Ce dimanche d'automne, une fraîche douceur enveloppait la ville et les nuages filtraient les rayons du soleil pour moduler une lumière blanchâtre. En plein centre de la capitale de la Catalogne, les grues ne montaient aucune charge, les ateliers de sculpture se maintenaient silencieux, alors qu'une mitre d'or, accompagnée de dizaines de mitres d'albâtre, s'approchait d'une lourde porte de bronze sur laquelle se dessinait la prière au Père. Benoît XVI s'arrêta un instant pour prendre une inspiration. Le temps fut suspendu lorsque la main papale s'appuya sur le battant droit de la porte, juste en-dessous du mot « pardonnons », alors que non loin de là se trouvait la statue du Pierre triste d'avoir renié son Seigneur par trois fois. Quelle image terrible, qui nous rappelle encore aujourd'hui combien le Christ est insaisissable, tellement, qu'il confia son Église à l'apôtre le plus faillible, le plus sanguin, le plus humain de tous. Le poids de milliers de tonnes de pierre tomba sur les épaules de Benoît avant l'envolée lyrique lorsque les battants s'écartèrent et qu'il s'avança dans la splendide forêt de colonnes aux formes arborescentes. Grandeur de l'art, miracle de la beauté. Une joie vibrante se répandit dans la foule émerveillée qui voyait le pèlerin s'appuyer sur sa croix pour traverser la nef cosmogonique et s'installer derrière l'autel sur une chaise marquée des trois vertus théologales : foi, espérance et charité. « Quelle joie quand on m'a dit : nous irons dans la maison du Seigneur » (Ps 121).

Ce coup-ci, ce fut la multitude qui prit une longue inspiration et observa sagement les bons conseils de Saint Benoît : écouter la voix de son maître et tendre l'oreille de son coeur. Et le Pape se mit à parler. En el nom del Pare, del Fill, de l'Esperit Sant. C'était le début d'une liturgie admirable, toute centrée sur la Parole, dans sa version catalane, castillane et latine. La Parole comme Acte Créateur. Une liturgie terrestre pour « rendre grâce à celui qui a créé la matière aussi bien que l'esprit » et tendre vers la liturgie céleste comme cela avait été souhaité à Notre Dame deux ans auparavant. Des millénaires d'histoire sacrée et la constellation des Saints étaient présents ce jour-là à Barcelone. Après un émouvant hommage à Gaudi, qui vécut lui-même comme un saint sur un chantier conçu comme un héritage pour les générations qui le succéderaient, ce fut une suite céleste de formules magiques. Sur les cannelures des colonnes vrombirent des « que sempre ressoni en aquesta nau la paraula de Déu, perquè us vagui revelant el misteri de Crist i dugui a terme en l'Església la vostra salvació... » Les vitraux mirent en couleur le « Sanctus, Sanctus, Sanctus Dóminus Deus Sábaoth. » Du haut des tours tonnèrent des « Tuyo es el reino, tuyo el poder y la gloria, para siempre Señor. » Une voix calme gorgea la crypte d'un « Ecclésia sublímis, Cívitas iugo montis erécta, perspícua cunctis, et ómnibus clara, ubi Agni lucérna fulget perénnis et gratum résonat cánticum beatórum. » Ce fut aussi une suite de gestes mirifiques. Des mains qui projetèrent de l'eau bénite sur les colonnes de pierre, des bras qui portèrent un brasero d'encens pour purifier l'air, des têtes qui se levèrent lorsque l'évêque Sistach brandit la bulle frappée de l'anneau du pêcheur proclamant le temple de la Sagrada Familia comme basilique mineure, ad perpetuam rei memoriam.

Au centre de l'homélie papale, une phrase : « La beauté est la première nécessité de l'homme. » Mille choristes entonnèrent le chant de grâce à la Vierge de Monsterrat, écrit par le prêtre-poète Jacint Verdaguer en 1880 pour le millénaire des apparitions mariales dans les montagnes hallucinées du pays catalan. Tout était accompli. Le pius pontifex se trouvait au centre du temple, à équidistance de la façade de la Passion et de celle de la Nativité, tellement dissemblables et tellement belles. Une Passion sèche et aiguë, osseuse, où des angles de roche coupés par un autre génie catalan, Josep Subirachs, vivent tous les tourments des dernières heures de Jésus. À l'opposé, une Nativité se montre luxuriante et pleine de courbes généreuses, peuplée de visages frais et sereins. Deux scènes grandioses liées dans le Christ il y a deux mille ans, dessinées par un architecte il y a cent ans et finalement bénies par un pape.

Tous les jours à Barcelone, les grues bougent et montent des charges tandis que la poussière de granit envahit les ateliers de sculpture. Plusieurs tours de la Sagrada Familia doivent encore être érigées : celles de Marie, des Évangélistes et de Jésus. La dernière façade, la façade de la Gloire, vient à peine d'être commencée. Le Saint Père s'en est allé. Il faut prier le Seigneur pour qu'il lui accorde encore suffisamment de vie pour voir l'édifice enfin achevé. Il faut prier le Seigneur pour que d'autres aussi majestueux soient élevés.

David Vanneste, pour Ring Magazine.



Toutes les réactions (5)

1. 13/03/2013 18:17 - Nyarlathotep

NyarlathotepTrés jolie tableau que vous brossez là. Vous avez tout de même oublier la cohorte de prètres pédophiles...c'est beau l'enfance pourtant.

2. 13/03/2013 23:01 - poussin.

poussin.@ nyarlathotep: Vous avez tout de même oublié l'orthographe... C'est beau une phrase bien écrite pourtant.

3. 14/03/2013 14:49 - Gary

Gary@Nyarlathotep : quelle vue étriquée et mal renseignée (le cliché anticlérical facile, un peu comme une envie de pisser?)

4. 15/03/2013 11:43 - Nyarlathotep

NyarlathotepMerci mes amis pour vos commentaires. Nyarlathotep 2 - Vanneste 0.
J'ai commis quelques fautes (d'orthographe), je le confesse. Mais il existe des fautes plus graves, mon petit poussin, du genre de celles qu'on n'efface ni avec du tipex, ni avec le temps. C'est celles là qui devraient retenir votre attention.
Gary, ma vue est correcte malgré mon age, un peu de presbytie mais ça ne donne pas envie de pisser je vous rassure. C'était plutôt un rot. Légitime après une litanie pareille. Cette bouillie de béni-oui-oui, après quoi, soit on dit amen, soit on rote.
Le ring. Il y avait mieux a faire pour affirmer son identité et ses valeurs occidentales que de tomber dans la gravité facile de la bondieuserie. On n'efface pas une erreur avec une autre. Si votre réponse au réel c'est de vous réfugiez dans une église, alors pour vous la messe est dite. Il faut trouver du nouveau pour se battre aujourd'hui. Ce n'est plus le ring...c'est un asile.

5. 15/03/2013 15:32 - David Vanneste

David VannesteL'orthographe, bien qu'ayant son importance pour la compréhension de la langue, ne suffit pas à valider ou invalider une réflexion. Il est dommage que ce soit systématiquement le point de fixation dans les forums.
Une église n'est pas un refuge mais un lieu de confrontation avec le réel, pour le transpercer et chercher la Vérité. Regarder en face notre corruption par le péché, peser le poids des nos crimes (dont la pédophilie). Se sentir humble face au génie de grands hommes (dont Gaudi) touchés par l'Esprit. Sur un ring on se trouve face à d'autres hommes, dans une église on se tient devant Dieu.

Ring 2012
Dernière réaction

Trés jolie tableau que vous brossez là. Vous avez tout de même oublier la cohorte de prètres pédophiles...c'est beau l'enfance pourtant.

Nyarlathotep13/03/2013 18:17 Nyarlathotep
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