Sur le RING

Céline, commémoration pour une autre fois

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Pierre Cormary - le 25/01/2011 - 23 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Finalement, qu’est-ce qu’on s’en fout que Céline ne fasse pas partie des commémorations officielles de 2011 ! Que vaudrait d’abord un écrivain célébré par la République dont les vénérables valeurs ne sauraient de toutes façons être littéraires ? Au moins Frédéric Mitterrand (décidément sur tous les mauvais coups !) aura épargné à  l’auteur de  Mort à crédit la honte posthume de devenir un homo festivus de plus. Et puisque Philippe Muray est, paraît-il,  à la mode, alors il faut s’empresser de relire un de ses meilleurs livres, cet essai qu’il consacra à Céline en 1981, puis en 2001 pour la nouvelle édition, et dans lequel il explique comme personne n’osa le faire avant lui ces fameux rapports entre littérature et antisémitisme – au risque de provoquer un scandale de plus.



« La torture a toujours déjà eu lieu ailleurs que dans l’écriture lorsque apparaît une écriture torturée. » Philippe Muray, Céline, page 89.

On écrit toujours après. Ca étonne les gens : « Mais puisque maintenant vous allez bien, pourquoi diable ne parlez-vous que de suicide, de mort et d’enfance malheureuse dans vos livres ? ». C’est sûr, pourquoi écrire torturé puisque l’on ne l’est plus ? Ce que les « gens » (c’est-à-dire les non-écrivants et nous allions dire avec un mépris littéraire de bon aloi «  les heureux ») ne peuvent comprendre est que la souffrance ne s’exprime jamais au moment où elle est vécue. Oliver Twist rêve plus de Peter Pan que d’Oliver Twist. C’est lorsque l’on sera sorti de la souffrance, comme d’ailleurs de l’enfance, que l’on pourra parler de l’une et de l’autre. Et plus l’on sera heureux, plus l’on sera susceptible d’exprimer les peines passées. C’est qu’il faut être en parfaite santé mentale et morale pour appréhender la tragédie du monde. Au contraire, ce sont ceux qui n’ont jamais digéré leur misère qui se satisfont d’œuvres « positives » et d’espoir bon marché. Le monde idéal fut toujours un refuge pour dépressifs. Plus un auteur est cruel et impitoyable, plus il est dans la force et la joie, et plus son œuvre fait du bien au monde (1). Et c’est lorsqu’il se met à parler d’utopie, d’égalité et de bonheur qu’il prouve qu’il va mal et qu’il risque de sombrer dans la saloperie intégrale.

Probité de Céline.

Céline n’a pu écrire le Voyage au bout de la nuit qu’après en être revenu. Dans les tranchées, on fait tout pour se persuader du bien-fondé de la cause. On se force à croire que la guerre forge un homme, et si l’on écrit à ce moment-là, c’est pour rassurer ses parents. C’est après que l’on dira que la guerre est « dégueulasse » parce que l’homme est « dégueulasse » ou parce que la vie est « dégueulasse ». Encore que pour Céline, la guerre soit moins pire que l’enfance… Vous ne voulez pas l’entendre, braves gens, mais les taloches qu’on a reçues gamin nous ont fait plus mal qu’un obus qui nous a arraché un bras. Le père qui tabasse son fils, la mère qui hurle après lui « qu’il va la faire mourir » sont des souvenirs plus traumatisants qu’une bombe qui explose et tue trois camarades. Que Céline ait eu, comme tout prolétaire de l’époque, une enfance brutale faite de gifles et de brimades (quoique non dénuée de cette rude affection qui ne prend en compte que la survie de l’enfant et se fiche de sa sensibilité) a fait que Mort à crédit ne pouvait venir qu’après le Voyage. Il lui fut plus aisé de raconter la tragédie du monde moderne avant de raconter la tragédie éternelle de l’ enfance. Il lui fallut aussi attendre que son père meure pour le faire (2) - et prendre un autre nom de surcroît. Le premier mot de l’écrivain est toujours le pseudonyme – comme son premier acte est toujours le parricide, qui dans le cas de Louis-Ferdinand  Destouches, se double d’un matricide. En choisissant de signer « Céline », soit le prénom de sa grand-mère maternelle, il faisait d'une pierre deux coups - renier son père et annuler sa mère. Qu’avait-elle de plus que sa mère cette grand-mère quasi proustienne ? « Je peux pas dire qu’elle était tendre, ni affectueuse, écrit-il dans Mort à crédit, mais elle parlait pas beaucoup et ça c’est déjà énorme ; et puis, elle ne m’a jamais giflé ! » Bien vu. Les parents, c’était coups et parlotte. La grand-mère, c’était celle qui se taisait et qui ne frappait pas. Céline, écrivain, aura la probité de cette grand-mère. Si violente soit-elle, son œuvre romanesque n’est jamais un discours - c’est-à-dire une leçon de morale qui accuse, juge et condamne. Surtout, elle ne « tape » sur personne de précis. Certes, le genre humain n’est pas à la fête, mais ce pessimisme romanesque n’est en rien discriminatoire. Tout le monde fait partie du Guignol’s band sans que nul ne soit chargé d’en être le bouc émissaire. D’ailleurs, Céline charge moins ses personnages qu’il ne les prend en pitié – de cette grande pitié chère à Schopenhauer devant la douleur du monde. C’est un style qui ne fait que rapporter les hurlements des vivants, sans jamais chercher à faire passer un « message » moral ou idéologique. On souffre chez Céline, mais on n’accuse personne. A la limite peut-on dire que c’est la vie qui est mauvaise et qui fait de nous ses victimes mais l’individu, lui, reste sauf. Du Voyage à Rigodon, tout est sombre mais tout est probe.
Ecrire, c’est donc raconter la vie sans trouver de coupable. C’est témoigner du Calvaire sans en rendre responsables Juifs ou Romains. C’est énoncer les choses sans dénoncer les êtres ni surtout s’imposer soi-même. Lorsque le grand écrivain se met en scène, ce n’est jamais pour occuper abusivement celle-ci. Il s’agit moins pour lui de raconter ce qu’il vit, comme tout le monde le fait (et dans ce cas-là, écrire est vain), que de raconter ce que la vie vit de lui. Saisir les flux qui passent en nous, devenir l’antenne du réel, se faire tout petit dans un monde trop grand, tel est le grand style. Comme n’importe quel autre de ses personnages, Céline tend, selon la recommandation que Kafka se faisait à lui-même dans le célèbre fragment « Résolutions », à devenir un « revenant » de la vie. « Il est de meilleur conseil de tout accepter, de se comporter comme une masse inerte, même si l’on se sent comme emporté par le vent, de ne se laisser entraîner à aucun pas inutile, de regarder les autres avec un regard vide d’animal, de n’éprouver aucun remords, bref, d’écraser de ses propres mains le dernier fantôme de vie qui subsiste encore, autrement dit, d’ajouter encore au silence de la tombe et de ne rien laisser exister en dehors de lui. » La « résolution » littéraire est donc bien de décrire ce qui se passe sans s’expliquer pourquoi (c’est-à-dire « à cause de… »), d’accepter animalement la réalité la plus cruelle, sans jamais y apposer son jugement moral, et de fait, sans craindre de devenir « illisible ». Cette « illisibilité », qui n’est rien d’autre qu’une suspension du jugement, voire une absence de l’idéologie dans le texte, traverse de part en part les romans de Céline, atteignant le sublime dans la trilogie allemande.



Le racisme lisible.

Au contraire, rien de plus « lisible » (et par là même rien de plus facile à écrire pour l’auteur – donc, rien de moins écrit) que les fameux pamphlets. Dans ces derniers, Céline cherche moins à « écrire la vie » qu’à « dire » ce qu’il pense d’elle, autrement dit à se départir de l’innocence cruelle de celle-ci et qui faisait le génie de son écriture à lui. Le roman prenait les choses telles qu’elles sont, le pamphlet propose les choses telles qu’elles devraient être – et par conséquent, l’écrivain devenu pamphlétaire se met à diviser la réalité, à trancher dans l’humanité, mettant d’un côté ce qui ne va pas, de l’autre, ce qui pourrait aller mieux, d’un côté, les coupables, de l’autre, les victimes, ici, les impurs, là les purs. L’ « écriture pamphlétaire » relève du calcul, du découpage, et risque toujours de virer à la boucherie. Le style ne vise plus la somme des choses mais la soustraction du négatif dans le positif.

Evidemment, fort de sa syntaxe unique et de sa puissante verve, Céline peut faire semblant d’écrire mais cette écriture n’est plus qu’un procédé destiné à exprimer non plus le « silence de la tombe », mais le bruit de l’opinion mêlé à la fureur du tribunal. Le Calvaire apparaît dès lors moins important que ceux dont on présume qu’ils en sont la cause. Les revenants deviennent des bouc émissaires qu’il faut lyncher. Au lieu de prier l’homme-dieu crucifié, on se met à chercher des crucifieurs pour les crucifier à leur tour. Comme le rappelle Philippe Muray dans son Céline, essai canonique dont est directement inspiré cet article, « dans les pamphlets, c’est au service du refoulement sauvage des revenants qu’il met toute la puissance de la plus-value de son écriture. D’où il devient aussitôt éminemment lisible. » (3)  Lisible, c’est-à-dire, en langage célinien, raciste. La jouissance littéraire n’est plus celle, grandiose, d’un Verbe qui s’invente et s’élève au-dessus de la « langue de la tribu » mais celle, mauvaise, basse, libidinale, « tribale », qui rassemble tout le groupe. Le Verbe n’est plus celui de l’incarnation du singulier mais celui de « l’incarnement » du collectif ou de la communauté. Ce n’est plus un corps qui parle, c’est la viande de la meute qui beugle. Voyage au bout de la nuit embrassait le monde, Bagatelles pour un massacre embrigade le monde dans l’immonde, dressant les communautés les unes contre les autres.

Que s’est-il passé ? Au fond, et c’est la grande thèse de Muray, Céline n’a pu rester toute sa vie un romancier, c’est-à-dire cet être héroïquement libre qui arrive à transposer la réalité sans jamais prendre parti et qui à bien des égards est le garant lucide de « la nullité du monde ». Certaines blessures ont pu ne jamais se cicatriser et se sont mises alors à polluer tout son être – en langage psy, à devenir des névroses, c’est-à-dire des souffrances dont on ne se rend plus compte qu’elles le sont. L’émotion vire alors à la pulsion, le sentiment se fait ressentiment, la grande pitié du monde se transforme en haine de celui-ci, ou pire, en haine de certaines parties de celui-ci. Le noble acte de créer est devenu alors une déjection.
Ainsi, le pamphlet change la donne. La vie y est décrite de manière toujours aussi horrible mais cette fois-ci pour des raisons précises. L’horreur n’est plus existentielle mais sociale, politique, économique, historique, ethnique. Autrement dit, l’horreur est évitable. Il suffirait de changer le système ou les gens du système, et notamment ceux dont on se persuade qu’ils en profitent plus que les autres pour que, croit-on, le monde redevienne plus juste et la vie plus belle. « On sait, explique Muray, que c’est du refoulement de toute négativité – mort, désir, répétition, rythmes, érotisme, rire – que naît généralement l’adhésion mortifère à un idéal du moi politique, à un totalitarisme et, par-dessus tout, à un racisme. » Le racisme n’est en effet rien d’autre qu’une perte de sa propre négativité en l’autre et dont l’aval, voire l’anal, est un espoir que cet autre soit déclaré coupable de tous nos maux et puni. Le raciste rêve d’un monde entièrement positif où tout conflit, c’est-à-dire toute différence, serait anthropologiquement absent. A ses côtés, l’antisémite, non moins positif, conçoit un monde qui serait expurgé de toute cette transcendance abominablement culpabilisatrice qu’ont imposée, pour son malheur, les Juifs à l’humanité. Avec leur invention du Dieu monothéiste et de toutes ses catégories empoisonneuses d’âmes, Lois, Commandements, Péché, Pardon, Miséricorde, Croix, c’en est fini de l’innocence sauvage d’antan et de son grand rire dionysiaque. « Les Juifs ont inventé la conscience », dira non sans raison Adolf Hitler, et comme le rappellera George Steiner. Bref, si nous en sommes là, si souffrants, si pauvres, si culpabilisés de tout, c’est à cause précisément de ceux-là qui sont partout, qui ont pris notre place dans la hiérarchie sociale, qui ont spolié nos biens, qui se sont enrichis sur notre dos, et qui, par-dessus le marché, ont créé le dieu le plus impitoyable tout en crucifiant le nôtre.

L’antisémitisme est un antichristianisme.


Et c’est l’homme qui a écrit Voyage au bout de la nuit qui se met à penser ça ! La singularité de l’antisémitisme célinien vient en effet du fait que celui-ci jaillit sous la plume d’un auteur qu’on aurait cru blindé contre la tentation positive. Comme le dit Philippe Muray, « Le négatif occupant intégralement les romans, ce qui fait retour dans les pamphlets c’est le positif, du moins le sien, qui recoupe d’ailleurs largement celui de la collectivité d’alors. » Une communauté de petits-bourgeois positivistes plutôt antichrétiens qui croient au progrès et à la Science - celle-ci dont Céline disait dans l’un de ses premiers écrits qu’il attendait le jour « où elle se suffira à elle-même et où elle créera la Vie. » Une vie parfaite, toute positive, fraternelle et égalitaire, où le travail rend heureux et où l’amour est une question sociale plutôt qu’intime. En attendant ce grand jour, il s’agit d’extirper ce qui va mal chez nous, et d’abord cette propension religieuse à souffrir – ce négatif que les Juifs (puis les chrétiens) ont placé au cœur de notre être. Pour Céline comme pour ses frères de pensée, « l’enjeu est de déloger définitivement ce que les religions dites judéo-chrétiennes maintiennent tant bien que mal : la dimension négative. Si la vérité du langage est chrétienne, comme l’affirmait Georges Bataille, il est évident que les pamphlets constituent l’exemplaire tentative de se passer de cette vérité, c’est-à-dire aussi – par le symptôme de la rapidité d’écriture – de se passer du langage. » A ce propos, remarquons que dans l’esprit de Céline, l’antichristianisme est la suite logique de l’antisémitisme. Mais comme il est plus facile dans cette France des années trente de s’en prendre aux Juifs plutôt qu’aux catholiques (aujourd’hui, c’est le contraire), Céline n’a aucun problème de conscience pour se lâcher sauvagement contre les premiers. Pour autant, l’église romaine reste dans son collimateur : « La religion christianique ? La judéo-talmudo-communiste ? Un gang ! Les Apôtres ? Tous Juifs ! Tous gangsters ! Le premier rang ? L’Eglise ! La première racket ? Le premier commissariat du peuple ? L’Eglise ! Pierre ! Un Al Capone du Cantique ! Un Trotski pour moujiks romains ! », lit-on dans L’école des cadavres. Des années plus tard, dans Rigodon, il confirmera sa haine de « la religion à petit Jésus » : « Il n’y qu’une seule religion : catholique, protestante ou juive… succursales de la boutique « au petit Jésus »… qu’elles se chamaillent s’entre-tripent ?…. vétilles ?… corridas saignantes pour badauds ! Le grand boulot le seul le vrai leur profond accord… abrutir, détruire la race blanche. » Moïse et Jésus contre la race blanche ! La voilà la guerre « célinienne » par excellence. En fait, et comme le remarque Muray, pour Céline, c’est dans la Bible que l’on a dit pour la première fois, et bien avant la génétique aujourd’hui, que les races n’existent pas et qu’il n’y a que des métissages. Le Verbe s’est fait chair, mais c’est une chair mélangée, blanche, noire, jaune, tout ce que l’on voudra, mais absolument pas immaculée ! Pas d’exclusivité aryenne ! Pas de race pure ! Pas de race ! « Tous issus de la Bible, absolument total d’accord qu’on est que blancs, viandes à métissages, tournés noirs, jaunes, et puis esclaves, et puis soldouilles et puis charniers… », écrit encore Céline dans son dernier livre. C’est pourquoi c’est au Verbe qu’il faut s’en prendre, cet odieux Verbe monothéiste et antiracialiste qui nous a créés impurs (mélangés) plutôt que purs - le racisme n’étant, comme on sait, rien d’autre qu’un fantasme de pureté.

Voici donc un écrivain qui a inventé dans ses romans sans doute l’une des plus belles langues de douleur du monde qui soient et qui dans ses pamphlets se met à s’acharner contre celle-ci. Car c’est à la littérature (et la sienne !) autant qu’aux Juifs que Céline s’en prend dans Bagatelles pour un massacre, L’école des cadavres et les Beaux Draps. Si, comme le soutient Muray, le grand art est celui qui se fait avec le mal, le petit art se fait avec le bien. Il est le lieu des bons sentiments et aussi du délassement moral. Dans ses pamphlets, Céline, pour une fois, s’est reposé. L’épuisante tragédie du monde mise en suspens, les revenants abandonnés, il a pu enfin cesser d’être écrivain pour revenir à sa première passion sociale et professionnelle : la médecine.  Or, si l’acte de soigner le corps des hommes reste sans doute le plus beau et le plus noble métier du monde, celui de soigner les esprits apparaît comme le plus équivoque. Car s’il existe des écrivains à la Walt Whitman qui embellissent réellement le monde, la plupart des écrivains « positifs » censés rendre ce dernier plus heureux se sont vite révélés des charlatans – c’est-à-dire des idéologues.

Utopie, philanthropie, médecine, et antisémitisme.

On sait grâce à Jacques Derrida combien le pharmacon est un palliatif autant qu’un bouc émissaire. Ce qui soigne, c’est ce(lui) dont on se débarrasse. Ainsi la mauvaise littérature est celle qui nous drogue au sacrifice des autres. C’est pourquoi, loin de venir la soigner, le grand écrivain, qui est le contraire d’un anesthésiant providentiel ou d’un embaumeur officiel, n’est là que pour rendre malade l’humanité. De Dante à Dostoïevski, la littérature n’eut cure que de charcuter les âmes, de ne jamais laisser se refermer les plaies, au contraire, de les élargir au maximum et de mettre du sel dedans - c’est-à-dire de ne jamais laisser en paix quiconque ose être satisfait de sa petite vie et qui se faisant oublie la tragédie du monde, soit la douleur de l’autre. L’ennemi de l’écrivain n’est jamais le Juif ou le pédé, ni même le criminel, mais bien « l’homme sain » qui ne veut surtout pas être mêlé à la douloureuse complexité du monde, qui se borne à veiller sur ses intérêts et qui refuse de toute sa ruse d’homme rustre, d’instinct canin, la conscience blessée de l’homme universel. « L’homme sain est l’homme le plus terre-à-terre, et par conséquent il doit vivre de la vie d’ici-bas, pour sa satisfaction et le bon ordre », dit Dostoïevski par la bouche de Svidrigailov dans Crime et châtiment. Le raciste est cet homme sain au carré. Non seulement la souffrance de l’autre n’entre pas dans ses catégories mentales mais encore il considère que c’est l’autre qui est coupable de sa souffrance à lui. Drogue suprême, l’antisémitisme « dialectise » et inverse la relation de la victime et du bourreau. Ecrire contre le Juif, c’est se soulager de toute sa peine et croire que l’on va se retrouver à l’âge d’or de l’humanité.

C’est ce que les amis du genre humain, les idéologues, demandent d’ailleurs à l’écrivain – que la féerie ne soit pas remise à une autre fois ! Que la « petite musique » devienne l’hymne du nouveau monde ! Que le grand style se fasse social ! A quoi bon en effet désespérer Billancourt ou Cro-Magnon ? Il faut relire ce que certains critiques « typiques » de l’époque ont pu reprocher à Céline : sa noirceur foncière, irrécupérable pour un socialiste, son désespoir absolu, inapte à toute révolution nationale ou prolétarienne. « Il a mis en question et traîné dans l’ordure tout ce que l’existence humaine pouvait présenter de valeurs positives », a dit de lui Bernard Payr, général SS et Gauleiter de l’édition sous le troisième Reich. « Il se réfugie dans ses visions de cauchemar pour éviter de répondre à la question : que faire ? », rajoute le critique soviétique Anissimov. Effectivement, Céline romancier est ennemi du genre humain. On ne peut rien faire avec lui. Au moins, avec ses pamphlets, pourra-t-il se retrouver du côté de ceux qui rêvent du paradis sur terre et en font un enfer.

Il ne faut donc pas se leurrer : si l’antisémitisme célinien représente le pire de son œuvre, il n’en est pas moins le versant positif, humaniste et médical. « Est déjà antisémite quiconque se sent médecin devant la littérature », dit Muray avec justesse. Le Céline médecin est le Céline pamphlétaire, raciste, charlatan – celui qui ne supporte plus l’horrible. Encore Muray : « L’horrible, finalement, lui a fait horreur. Alors, par sursauts, il s’est mis à penser contradictoirement la mort comme une maladie de la vie, comme une maladie dont on pouvait guérir.  Il s’est remis, en somme, à penser comme tout le monde, et c’est cette idée de guérison qu’il a tenté de fonder dans son élaboration de l’antisémitisme. Or, l’espoir de guérir est la maladie de l’homme ainsi que le disait Kafka. » Après avoir rendu malade l’humanité par ses romans, Céline a voulu la soigner par ses pamphlets. L’exercice était d’autant plus aisé qu’il lui suffisait de mettre ses « acquis » stylistiques au profit de ses opinions. D’où la vitesse avec laquelle il écrivit les pamphlets, lui qui mettait, comme il le répétait en interviews, des années à composer un roman. Autant créer une nouvelle langue était un travail prométhéen, autant utiliser celle-ci pour servir ses démons était un jeu d’enfant (4).

L’ombilicale abjection


L’enfant, justement – l’être créatif et/ou mimétique par excellence. L’enfant qui invente une langue, un monde, un style, c’est l’enfant romanesque, imaginatif, sensible. Mais l’enfant qui répète ce qu’il a entendu beugler chez lui, qui commence à « penser » comme papa-maman, qui se fait le politicien de la cour de récré comme son père est le politicien du bar d’à côté, qui se plaint aussi, comme sa mère, de l’injustice, de la vie chère, de la salissure, c’est l’enfant manipulé, aliéné, idéologue, c’est l’enfant des pamphlets.

L’on n’a pas assez dit que le pamphlet était le genre filial par excellence. Le mépris des autres, la haine de l’étranger parce qu’il a pris notre travail ou du franc-maçon parce qu’il a pris notre place ou tout simplement du patron parce que c’est un « enfoiré de riche», sans oublier le Juif qui est tout ça à la fois. Des invectives antisociales, chacun d’entre nous en a au moins entendu une fois dans la bouche d’un membre de la famille, ou de tous. La famille est si souvent ce lieu où l’on « s’aime » contre le monde entier que l’on déteste. C’est quand Céline affirme son racisme qu’il renoue le lien avec son milieu. L’abjection est ombilicale. La langue maternelle est raciste. « Jamais Céline n’est plus fils de sa maman que dans les pamphlets » , dit superbement Muray. C’est l’anus de sa mère qui parle par sa bouche quand il écrit Bagatelles.

Et en effet, les pamphlets relèvent autant de l’aberration xénophobe que de l’utopie sociale. Le délire de persécution va de pair avec les plans d’un bonheur communautaire futur. Il faut relire ces pages où Céline parle de résorber le chômage : « Je nationalise les Banques, les mines, les chemins de fer, les assurances, l’Industrie, les grands magasins… C’est tout ? Je kolkozifie l’agriculture à partir de tant d’hectares, les lignes de navigation (…) Et ceux qui veulent pas travailler ? Je les fous en prison ! », et propose rien de moins que…les trente-cinq heures : « …il me semble à tout bien peser que 35 heures c’est maximum par bonhomme et par semaine au tarabustage des usines, sans tourner complètement bourrique », et une sorte de salaire maximum à l’instar des pays communistes : « Je décrète salaire national 100 francs par jour maximum et les revenus tout pareillement pour les bourgeois qui restent encore, bribes de rentes, ainsi je n’affame personne en attendant l’ordre nouveau. Personne ne peut gagner plus de cent balles, dictateur compris, salaire national, la livre nationale. Tout le surplus passe à l’Etat », le tout à travers une politique sociale démocrate exemplaire  : « Faut pas du grand communisme, ils comprendraient rien, il faut du communisme Labiche, du communisme petit bourgeois, avec le pavillon permis, héréditaire et bien de famille, insaisissable dans tous les cas, et le jardin de cinq cents mètres, et l’assurance contre tout. » Quant à l’Education nationale, il faut la repenser façon 68 : « Rénovez l’école ! (…) Tout reprendre par l’école, rien ne peut plus se faire sans l’école, hors l’école. Ordonner, choyer, faire éclore une école heureuse, agréable, joyeuse, fructueuse à l’âme enfin, non point morne et ratatinière, constipante, gercée et maléfique. (…) L’école est un monde nouveau qui ne demande qu’à paraître, parfaitement féerique ! » Bref, le pamphlet fait dans la philanthropie. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Céline pose encore et toujours des « problème ». Ce que l’on ne supporte pas chez lui est que son antisémitisme insoutenable aille de pair avec ce qu’il faut bien appeler une sorte d’humanisme, pire : que l’un soit garant de l’autre. Si Céline avait été « le salaud idéal » à la Robert Brasillach, soit un fasciste élitiste, grand bourgeois intello facho, il aurait été beaucoup plus facile d’en finir avec lui. Hélas pour les progressistes, Céline est à bien des égards cette « voix du peuple » tellement prisée à gauche et que l’on a si rarement entendue en littérature et qui va se déployer dans d’abjects pamphlets qui ne sont rien d’autre que les preuves les plus accablantes de la tentation utopique et socialiste de l’époque. « En quoi, écrit Muray, il [Céline] est bien toujours la gaffe, l’énorme gaffe de la communauté, le lapsus horrible qui lui a un jour échappé. » Irrécupérable génie qui a révélé dans toute son horreur l’innocence de la communauté ou dans toute son innocence l’horreur de la communauté ! Impensable dans une démocratie où le peuple est normalement sacré, Céline reste celui qui a démontré à son corps défendant, et parce qu’il écrivait comme nul autre pareil,  que c’est toujours lorsque le Verbe tombe dans l’opinion, lorsque la langue devient tribale, lorsque que le style se fait social, que la souillure a lieu.

Au fond, les pamphlets ont rassuré un monde qui avait été pris à partie par les romans et ont même rassuré Céline contre sa propre œuvre – car, comme le conclut Muray, « pour la communauté qui panique, les pamphlets sont bien moins « méchants », en effet, que les romans. » De Mort à Crédit à Bagatelles pour un massacre, on passait de l’ombre à la lumière, de la mort comme condition de vie à la vie comme condition de mort. Avec quelques réformes, quelques aménagements, et quelques camps, la tragédie du monde ne pouvait être qu’un mauvais souvenir. On pouvait enfin « nommer » le négatif et même si cette nomination était précisément l’innommable, la vie redevenait vivable. La pureté était enfin possible.  Les braves gens étaient saufs. Et peut-être allaient-ils moins baffer leurs enfants.

Pierre Cormary


Notes :

1 - Mais Houellebecq alors ? nous demande le lecteur imaginaire. Ne nous dites pas qu’il a une santé mentale et morale d’acier et qu’il baigne dans la joie ? Eh bien, si. Quand il écrit, si. Et à nos yeux, l’œuvre de Houellebecq reste la plus salubre et la plus salutaire pour le monde. En fait, c’est lorsque le fils à maman reprend le dessus que l’écrivain (ou l’homme) tourne mal. Et c’est ce dont nous allons traiter…
2 - Proust aussi dut attendre la mort de sa mère avant de commencer la Recherche. Si l’écriture vient toujours de la mère, comme on dit, c’est toujours pour se retourner contre elle. Ecrire, c’est garder la vie de celle qui nous l’a donnée et qui veut si souvent nous la reprendre. On sait que Céline, quand il publia Mort à crédit, interdit à sa mère de le lire.
3 - Céline, Philippe Muray, chapitre cinq « Divin, trop divin » , Tel Gallimard, p. 142.
4 - C’est pourquoi l’on va un toujours peu vite lorsque l’on dit, sans doute pour se rassurer, que les pamphlets sont « mal écrits ». En l’occurrence, ils sont écrits dans la lignée de Mort à crédit et à bien des égards retrouvent le ton de ce livre - Céline ne faisant que reprendre les découvertes stylistiques de ce roman au profit du pamphlet, mettant en quelque sorte le meilleur au service du pire. Et c’est cela qui pose l’innommable question : si nous avons jubilé à l’écriture de Mort à crédit, pourquoi ne jubilerions pas à celle de Bagatelles, et cela même si nous sommes le moins raciste du monde ? Pour le coup, c'est le point commun avec Sade dont Annie Le Brun disait qu'il nous excite malgré nous. Céline nous rendrait-il raciste malgré nous ? Autant nous avons le pouvoir de garder la tête froide en lisant tel ou tel extrémiste et même être agacé par leur mauvais style, autant nous risquons de perdre la tête en lisant Bagatelles ou L'école des cadavres qui possèdent indéniablement, et quel que soit notre degré de conscience politique, historique et moral, le pouvoir pervers de faire rire en nous ce que nous avons de pire. L’écriture qui ramène au racial et au sexuel, l’écriture pornographique, si chère à l’extrême droite, qui fait jouir de force, voilà le vrai danger. Et un sacré problème littéraire.



Toutes les réactions (23)

1. 25/01/2011 12:54 - hommefruit

hommefruitoui. passionant. !
ça va dans le même sens de ce que j'ai noté très rapidement, intuitivement seulement, dans
ma noticule ici, au 27, mais en beaucoup plus développé et stimulant ! bel article, je vais prendre le temps de le re penser -

2. 25/01/2011 13:21 - Maquisart

Maquisart"Impensable dans une démocratie où le peuple est normalement sacré, Céline reste celui qui a démontré à son corps défendant, et parce qu’il écrivait comme nul autre pareil, que c’est toujours lorsque le Verbe tombe dans l’opinion, lorsque la langue devient tribale, lorsque que le style se fait social, que la souillure a lieu."

Superbe!

3. 25/01/2011 13:59 - Pasolini

PasoliniCe n'est pas Céline qui est indigne du ministère de la culture mais le ministère de la culture qui est indigne de Céline, merci à Frédéric Mitterrand, Serge Klarsfeld, au CRIF. Article intéressant mais on retrouve toujours cette bonne vieille rhétorique libérale qui veut que toute proposition sociale, tout utopisme, enfin tout socialisme soit une abomination puisqu'elle se double avec Céline de l'antisémitisme (le crime absolu, le plus grave, on le voit aujourd'hui). Selon notre auteur et la pensée dominante aujourd'hui, rien ne peut remplacer le système actuel si ce n'est l'horreur (remember les camps nazis et communistes). Donc toute proposition de changement radical, de révolution cache des crimes à venir, étant entendu que le capital n'a jamais tué personne bien entendu! Vision véhiculée et relayée par des générations de libéraux mais qui va bientôt disparaître. Céline est le seul auteur prolétarien du siècle dernier, il ne pouvait décemment pas être un vulgaire libéral. D'ailleurs un grand auteur libéral ça n'existe pas ou alors citez moi en un!

4. 25/01/2011 14:27 - Nejma

Nejma"Le monde idéal fut toujours un refuge pour dépressifs." dites-vous, je ne verrai plus Thomas More,Platon,Rabelais,Saint_Simon,Thomaso Campanella,Francis Bacon, John Owen,Etienne Cabet,Oscar Wilde, Aguilera, Banks... du même oeil,tous dépressifs?
« on ne bâtit rien sur le désespoir, fors la haine, mais avec la colère et l’usure des souffrances qui se répètent, avec la faim et la peur du lendemain, avec nos seuls coudes serrés pour nous tenir chaud, et nos larmes en écho, et nos rires enfuis, un jour, avec juste ça, entre hommes et femmes, nous n’aurons plus besoin que d’un rêve pour nous éveiller. »

5. 25/01/2011 14:58 - HP

HPJe pense qu'il faut plutôt retenir cette formule Nejma : "Plus un auteur est cruel et impitoyable, plus il est dans la force et la joie, et plus son œuvre fait du bien au monde". En tous cas, c'est l'effet que ça me fait de lire des Houellebecq, Céline et autres pessimistes cyniques. ça me donne du grain à moudre alors que si tout va bien, que dire, que penser à part être satisfait d'une situation (qui n'est pas satisfaisante au fond). Mais, vous le savez déjà, vous voulez juste l'entendre, le lire.

D'accord avec vous Pasolini sur la deuxième partie de votre propos, il doit bien exister un système qui ne fait pas de nous des abrutis ou des millions morts ! Continuons de chercher.

6. 25/01/2011 16:57 - Quentin

QuentinCormary+Obertone : double shot, merci.

7. 25/01/2011 17:17 - HP

HPUne petite citation qui va dans le sens de l'article :

" La grande prétention au bonheur, voilà l'énorme imposture ! C'est elle qui complique toute la vie ! Qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables. Y a pas de bonheur dans l'existence, y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois... "C'est avec des gens heureux qu'on fait les meilleurs damnés." Le principe du diable tient bon. "

Mea Culpa, 1936, 1er pamphlet sur le communisme/

8. 25/01/2011 17:18 - Léon

LéonLe Céline de Muray, très bien. Mais le "Goûteur d'encres" de Guenot, mieux. Guenot décrit le marigot du "cas Céline" mais ne tombe pas dedans, et surtout il affronte le vrai "problème Céline", à savoir son écriture, à propos de laquelle on a "toujours déjà" tout dit, c'est-à-dire rien. Malheureusement ce livre est rare, car publié en 1981 à compte d'auteur.

De plus, le style de Guenot est supérieur à celui de Muray, comme il supérieur à tout ce qui s'est écrit ces dernières années. Ce n'est pas une vue de l'esprit, pas même un secret, c'est une évidence, comme Céline en est une autre. Je recommande donc la lecture de cet écrivain et les jouissances qu'elle procure à tous les membres de cette docte assemblée. Et à Fabrice Lucchini...

9. 25/01/2011 20:09 - Nejma

NejmaHP si vous aimez les cyniques lisez Diogène de Sinope, sa manière de vivre était d'un croustillant...
Ensuite (en avant les singes)Pierre Bourgeade, bien plus scandaleux que MH, mais ce n'est que mon avis, il a écrit plusieurs romans noirs, vous aurez donc le choix. Il y a aussi Gordeaux,Desprosges, les étrangers sont nuls c'est vrai c'est posthume comme publication mais on le retrouve bien.
Et tant d'autres, en ce qui concerne mon extrait vous avez vu juste mais je voulais avoir la réaction de l'auteur si toutefois il daigne le faire.

10. 25/01/2011 20:12 - Nejma

NejmaQuentin, c'est le même thème traité très très différemment et cet article n'est pas récent juste l'intro a changé.

11. 25/01/2011 20:45 - hP

hPJe note pour Bourgeade et Gordeaux que je ne connais pas, merci pour les références et pour ma culture Nejma !

12. 26/01/2011 00:18 - Maïmonide

MaïmonideLes grands romans de Céline disent la révolte contre l'acharnement aux massacres, la bêtise patriotique, le colonialisme, l'horreur du travail mécanisé ... Mais la révolte n'offre aucune garantie de lucidité dans les rationalisations idéologiques qui la suivent.
Céline a rencontré de hauts responsables SS , et s'est lié particulièrement avec Hermann Bickler, « chef des services de renseignements politiques pour l'Europe occidentale» (bureau VI du SD). D'après le témoignage de ce dernier, Céline le met en garde contre l'Ambassade,«un nid dangereux d'ignorants et des gens plus ou moins adversaires du Reich». Pareilles traces de rencontres sont rares, mais compromettantes : elles indiquent qu'il n'y avait guère de limites, pour le pamphlétaire français, à sa collaboration avec les autorités allemandes. Dix-neuf ans plus tard, Céline écrit à Hermann Bickler. Martin Broszat, de l'Institut d'Histoire contemporaine de Munich, a publié, en août 1960 un article dans Die Zeit : « Keine Vergasung in Dachau» («Pas de gazage à Dachau »). Céline demande par courrier des renseignements sur « un Institut de Recherches historiques officiel de Bonn dont le siège serait à Munich, et tout à fait sérieux, qui après longues recherches, aurait découvert et publié qu'il n'y aurait jamais eu de fours à gaz (gaskammer) à Buchenwald Dachau, etc... [ ... ] Si vous obtenez des documents voilà qui m'intéresserait fort, vous aussi sans doute» . Il avait réagi avec enthousiasme, en 1950, à l'ouvrage de Paul Rassinier, Le mensonge d'Ulysse, qui ouvrait la voie de l'école française du révisionnisme. Et comme les filiations idéologiques sont parfois curieusement tenaces et fidèles, Robert Faurisson, le maître à penser du négationnisme en ne manquera pas de rendre hommage à Céline.

13. 26/01/2011 00:42 - Maïmonide

MaïmonideÀ propos de l'ouvrage de Paul Rassinier "Le mensonge d'Ulysse" , le bon docteur Destouches écrit , dans une lettre à Albert Paraz (novembre 1950) : «Son livre, admirable, va faire gd bruit - QUAND MÊME. Il tend à faire douter de la magnifique chambre à gaz ! ce n'est pas peu [...]. C'était tout la chambre à gaz ! Ça permettait TOUT!» . Ainsi Céline était un antijuif avant, pendant et après la guerre. Racisme, antisémitisme, antimaçonnisme, antibolchevisme, choix du camp allemand contre les démocraties se sont déterminées avant la guerre. Sous l'Occupation il n'y a eu aucune rupture. Enthousiasme pour le révisionnisme après la guerre.
« Il y a chez lui ce regard des maniaques tourné en dedans qui brille au fond d'un trou. Pour ce regard aussi, plus rien n'existe ni à droite ni à gauche, on a l'impression que l'homme fonce vers un but inconnu.» Ernst Jünger ( 7 décembre 1941 ). A célébrer d'urgence.

14. 26/01/2011 12:00 - Nejma

NejmaDe rien HP, si à votre tour vous avez des auteurs qui vous ont marqués ou des titres n'hésitez-pas je suis preneur. D'autant plus que de mars à mai je vais être amenée à voyager beaucoup j'aurais besoin de nouvelles lectures.

15. 26/01/2011 12:05 - Nejma

NejmaMaïmonide excellente piqure de rappel je l'avais oublié celui-là.
A une époque où la littérature et le journalisme sont devenus le monopole des ratés du bac et des métiers académiques et où, par voie de conséquence, on compte sur les doigts d'une seule main les écrits qui survivent à la période de leur lancement publicitaire. Il y allait fort quand même!

16. 26/01/2011 15:01 - HP

HPConseillé il y a deux jours ici par un membre du Ring, et pour rejoindre le débat sur l'euthanasie légalisée : L'âge de cristal. Quand ton cristal mourra de Nolan et Johnson (roman SF). Génial ! Je l'ai dévoré. C'est un peu hors-sujet mais la demande a été faite ici. En même temps, on reste dans la littérature dure !

17. 26/01/2011 19:06 - Nejma

NejmaMerci HP

18. 27/01/2011 01:28 - Arnaud

ArnaudCher Pierre,

Après avoir lu votre article, ainsi que la thèse de doctorat que Jacqueline Morrand-Deviller a consacré en 1972 aux idées politiques de Céline, je ne puis que vous recommander la lecture de ce dernier ouvrage. Vous y trouverez le complément, à mon sens indispensable, à l'exégèse freudienne que vous avez (peut-être) fort justement montrée ici.

A bientôt,

Arnaud

19. 20/07/2011 22:24 - Sylvain Métafiot

Sylvain Métafiot"C’est l’anus de sa mère qui parle par sa bouche quand il écrit Bagatelles." Il fallait oser monsieur Pierre.
De même que la relecture des réformes socialistes de la fin du XXème siècle par les propositions programmatiques de Céline.

Article brillant au demeurant, comme d'habitude.
Et dont la note de bas de page n°4 donne profondément à réfléchir. Peut-être autant que tout le reste de l'article...

20. 08/08/2011 02:24 - yOoN

yOoNTrès bel article.

Je n'aime pas Cormary, son ton belliqueux, et son déferrement total aux thèses réactionnaires - Muray ne me laisse néanmoins pas de marbre bien au contraire. Il est gros et moche et je n'arrive pas à le lire sans l'imaginer se tapant une queue narcissique frénétiquement à la fin de chacun de ses paragraphes qu'il "sait" génial.

Mais quand même, là où j'aurais attendu un positionnement sur la célébration républicaine, rien. Nous avons droit à une leçon. Céline est un génie de la littérature (indiscutable par ailleurs) et sa "parenthèse nazi" n'est qu'une névrose, une régression que l'on ne pourrait lui imputer en somme.
Non je suis désolé, durant l'occupation il n'écrivait pas que des pamphlets, il déplaçait son corps pour qu'on l'y voit à des évènements publics célébrants le nazisme dans Paris, c'était corps et âme qu'il s'impliquait.

C'est un très bel article je persiste, mais cérébrale (surement du au rapport au corps que doit entretenir Cormary avec le sien). C'est bien beau de recourir à la psychanalyse pour défendre "l'être aimé", mais alors que devrions-nous écrire, comment être aussi attentif à la psyché des millions de juifs de "débiles" de roms de pédés à l'instant d'entrer dans la chambre à gaz ? Et parmi eux probablement des génies aussi !

Le voyage au bout de la nuit à changé ma perception du monde. Je ne suis certainement plus le même homme depuis. Et je ne compte pas m'arrêter à ce roman de Céline. C'est un des plus grands écrivains que j'ai jamais lu, vraiment ce livre m'a changé. Mais il me semble que cet article n'existe que par le débat qu'a suscité son éventuelle "célébration" par la République Française. Ne pas y émettre la moindre position sur cette question me semble un comble bien confortable.

En ce qui me concerne Céline est un beau connard, le seul roman que j'ai lu de lui a tout bonnement été une émancipation pure, mais ça reste un connard. Cormary dans ses notes à la fin de l'article parle de Houellebecq avec déférence et ce dernier dans l'entretien qu'il a consacré à Ring dernièrement rappelle que la part d'un roman relève du lecteur à de 50% et que chaque auteur devrait s'en rappeler (en substance, enfin de ce que j'en ai compris du moins). Je propose donc à Cormary de se remémorer ces 50% durant ses lectures de Céline (et aussi de faire un régime).

Infantiliser Destouches sur ses positions et son engagement nazi par une relecture à posteriori et psychanalytique - et j'insiste, des positions qu'il a tenu corps et âme sans jamais les renier - relève du fanatisme (voir parfois du douteux me suis-je dis à de nombreuses reprises durant ma lecture). Et donc tout cela sans se prononcer sur la "célébration républicaine" raison de l'article.

Pour conclure scolairement : Céline et Cormary sont de sombres connards mais s'il fallait en lire un des deux n'hésitez pas : Céline.

Et moins scolairement, lisez Céline, c'est purement génial, j'ai pleuré sur certains passages (bon c'est pas en soi un bon argument mais je suis un peu dépressif je crois), bouleversé par les évidences sur lesquelles je n'avais jamais su mettre les mots avant de lire les siens. En somme c'est de la littérature.

21. 08/08/2011 03:05 - yOoN

yOoNMeaculpa :
Bon je sais bien que cet article est bien plus subtile que ce que j'ai ai dis plus haut mais néanmoins, je persiste sur la branlette de Cormary et l'implication du corps de Céline.
J'y vois une infinie tentative de compréhension du génie malgré son adhésion au pire que l'occident est pu mettre en oeuvre impliquant toutes ses compétences son savoir faire industriel et d'organisation et un infini mépris pour les autres. Or la même analyse des causes pourrait être établie pour la moindre incivilité d'un jeune arabe défavorisé, de moi envoyant un ONI sur un prof avant de me faire virer définitivement du lycée, ou de l'histoire qui a mené un homme ou une femme à vivre ans la rue.
Je crois être animé de compassion mais surtout c'est la fin des Particules Élémentaires que j'ai en tête là en écrivant ça, l'hommage de l'Homme nouveau à nous qui m'anime, nos vanités, nos fureurs.
Muray dit qu'en fin de compte le propre de la critique littéraire pourrait être : "repérer ce qui tend à rendre le roman impossible".
J'invite Cormary à y repenser, et à poser les armes que son expérience corporelle dans ce monde lui a fait très tôt prendre.

22. 09/08/2011 12:49 - Sylvain Métafiot

Sylvain MétafiotUn point de vue intéressant sur le problème délicat qui unit les paroles et les actes, est donné par Bernard Maris dans le Charlie Hebdo du 27 juillet (mon Dieu ! Une intrusion gauchiste sur le Ring !) avec une référence à René Girard :

"Céline a voulu la Shoah par balles dans "Bagatelles pour un massacre". Il l'a appelée à pleins poumons, en braillant comme un ivrogne de la langue, et elle est arrivée. Aragon, en écrivant "Feu sur Léon Blum !", a justifié son assassinat - ce n'est pas lui, c'est Marc Bloch ou Jean Zay qu'on a criblé de balles ; et pourtant Céline et Aragon sont les deux plus grands écrivains de leur siècle, et nous qui aimons la littérature les lirons éternellement, mais ils sont deux merdes.
Les paroles sont des actes. Les paroles tuent. Les appels au meurtre tuent. La Saint-Barthélémy, Srebrenica, Radio Mille Collines et le Rwanda, l'île d'Utoya en Norvège, chaque fois des fanatiques appellent au meurtre, qui finit par arriver.
Et l'idéologie d'extrême droite est meurtrière. Elle est un éloge du sang versé, un appel perpétuel au massacre et à la guerre, "matrice du héros", à l'ordalie et au rituel du meurtre. Eloge du barbare, de l'égorgeur. L'extrême droite s'est toujours drapée dans des tabliers de boucher. Le meurtre comme dépucelage (Malraux dans "La condition humaine" : "Les puceaux, ceux qui ne tuent pas" ; même Sartre est fasciné par le meurtre-dépucelage dans "L'enfance d'un chef" !).
[...]
Aucun citoyen n'a le droit d'appeler sournoisement au meurtre. Le meurtre est le tabou enfermé dans le coffre de l'Etat. Il est l'aboutissement de la rivalité mimétique qui fait haïr le voisin : ici les petits blonds des jeunesses travaillistes [de Norvège], là les basanés, ailleurs d'autres boucs émissaires.
Que les prêcheurs de pureté nationale s'en souviennent."

(@yOoN : votre admiration pour Céline n'a d'égale que votre goujaterie vulgaire pour Pierre Cormary)

23. 09/08/2011 23:57 - yOoN

yOoN@Sylvain Métafiot : absolument ! à chaque fois que je lis un de ses articles - uniquement les siens - je me sens attaqué et suis sur la défensive. Bon je sais que se n'est pas comparable mais c'est un comble de défendre Céline tout en donnant au lecteur (de l'article) le sentiment de faire parti des "ennemis" alors que ce dernier parvient au miracle de faire l'inverse à travers ces romans tout en n'épargnant pas la moindre once d'humanité présente sur cette terre. "Mr" Cormary - je fais des efforts vous voyez - minimise clairement les actes de Céline durant le nazisme dans ce papier, tente de le dédouaner. Pour moi il est bien plus vulgaire pour un passionné de Céline de lui faire l'affront de ne pas le traiter comme ce qu'il était, une pourriture d'homme, certes géniale, mais une pourriture d'homme.

Ring 2012
Pierre Cormary par Pierre Cormary

Littérateur et éditorialiste. Ring Wall of Fame.

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oui. passionant. ! ça va dans le même sens de ce que j'ai noté très rapidement, intuitivement seulement, dans hommefruit25/01/2011 12:54 hommefruit

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