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Cinéma et télévision : des amours chiennes

SURLERING.COM - BIG BROTHERS - par Basile Boudini - le 03/06/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Si le cinéma français n'a pas subi le sort du cinéma italien ou britannique, c'est grâce à la télévision. Elle n'avait rien demandé pourtant. Et on la comprend puisque les cinéastes ont, a priori, méprisé la télévision pour ne voulaient pas se sentir à l'étroit dans la lucarne. Ca leur a donc fait tout drôle quand ils se sont aperçus qu'ils ne pouvaient plus faire sans la télé. Car c'est bien elle qui a gagné haut la main le rapport de force avec le monde du cinéma.



Cinéma et télévision : des amours chiennes

1945 marque le début d'un long chemin de croix pour le cinéma français. La déferlante hollywoodienne s'abat sur l'Europe. Puis, les spectateurs désertent les salles, préférant la compagnie du nouveau membre de la famille : la télévision.

Le cinéma aurait pu récupérer sur le petit écran ce public qu'il venait de perdre. Mieux, il aurait pu initier ce public de masse à des productions audacieuses. Quelques exemples ont prouvé que c'était possible. Mais dans une large mesure, le monde du cinéma a regardé la télévision de très haut. La cohabitation commençait très mal.

Alors que la télévision s'enfonçait lentement dans le conformisme, la crise du cinéma continuait et atteignit son apogée au milieu des années 70. C'est dans ce contexte que les pouvoirs publics ont imposé à TF1, Antenne 2 et FR3, fruit de l'éclatement de l'ORTF, de consacrer une partie de leur chiffre d'affaires au financement du cinéma.

Ce modèle français semble toucher à sa fin aujourd'hui. Alors même que la télévision est devenue le premier financier du cinéma, la diffusion des films ne fait plus recette. Pour employer des termes chers au marketing : le cinéma perd son statut de produit d'appel.

Petites mécaniques vicieuses ou le nivellement par le bas

Vouloir monter un film sans le partenariat d'une chaîne tient de la quadrature du cercle. La télévision a formaté le cinéma selon un cahier des charges bien précis que tous les producteurs connaissent. Ce document très confidentiel s'appelle " une bible ".

Une chaîne de télévision est une entreprise dont le métier est de vendre de l'espace publicitaire en fonction de l'audience des programmes qu'elle met à l'antenne. Pour engranger le plus de recettes publicitaires possibles, elle doit proposer des programmes fédérateurs. Cela inclut en particulier les films auxquels elle participe financièrement.

Par exemple, les héros doivent être positifs avec un fort potentiel d'identification. Ils doivent être interprétés par des stars qu'affectionne le public. L'histoire, dont la durée est de 90 à 100 minutes à cause de la coupure publicitaire, doit être consensuelle, ne pas choquer outre mesure, suivre des poncifs narratifs.

Alors, bye-bye les cinéastes trop ambitieux, bye-bye les audaces de mise en scène, bye-bye les comédiens qui ne sont pas " bankable ", bye-bye les points de vue non conformes.

Les producteurs ont tellement bien compris le système qu'ils précèdent les exigences des chaînes : mieux vaut s'y plier et pouvoir durer dans ce métier qu'abandonner après le premier film qui aura été un four doublé d'un gouffre financier. Car la télé préféra toujours - à l'acception d'Arte qui a piqué son rôle de service public à France télévision ! - rediffuser une valeur sûre que de prendre un risque. La preuve : le deuxième meilleur score d'audience de TF1 en 2003 a été obtenu par la 14ème rediffusion de " La Grande Vadrouille ". Du point de vue des chaînes, c'est très compréhensible : le cinéma coûte très cher. A Hollywood, le coût moyen d'un film est de 100 millions de dollars ! Comme le cinéma est une entreprise d'incertitude - qui peut prédire le succès d'un film ? - chacun veut au moins rentrer dans ses frais. C'est comme ça que la télévision arrive à imposer des choix artistiques et éditoriaux. Et c'est aussi la raison pour laquelle la télévision utilise sa force de matraquage médiatique pour orchestrer de gigantesques campagnes promotionnelles.

Le règne de la promo

Le panorama des émissions consacrées au cinéma est vaste. Néanmoins, il est inutile de chercher une émission pédagogique récurrente dans le PAF, il n'y en a pas. Quelques émissions sont consacrées aux amateurs, aux cinéphiles. Elles diffusent des " vieux films " tard dans la nuit. De temps en temps une émission culturelle consacre un de ces numéros au cinéma d'auteur actuel. Ces espaces de réflexion sont réduits à peau de chagrin et sont régulièrement déprogrammés sans avertissement. Or, pour parler de cinéma, il faut aimer ça et prendre du temps. La télévision n'a pas le temps, ni l'envie d'aimer.

Le discours promotionnel est le seul langage que semble connaître la télévision pour parler de cinéma aux heures de grande écoute. En vrac et dans le désordre : " Comme au cinéma ", " Le journal du cinéma ", " Le journal de la culture ", " Trax ", " Ciné 6 ". Cette liste est loin d'être exhaustive. Elle ne prend notamment pas en compte la diffusion des films-annonces et autres teasers dans les grands messes de l'information ou les interviews des clients des talk-shows.

En fait, on est abreuvé de cinéma sur le petit écran. Les " stars " de cinéma sont les meilleurs clients sur les plateaux. C'est le festival des questions du genre " Guillaume Canet, vous êtes passé derrière la caméra. Vous en aviez envie depuis longtemps ? ", " Christian Clavier, vous avez retrouvé Gérard Depardieu sur ce tournage. Quelle était l'ambiance ? ", " C'était comment de travailler avec untel ?", " Pourquoi avoir pris tant de risques ? "... Et les réponses sont du même acabit : " l'équipe était géniale ", " c'est toujours un plaisir de travailler avec Claude Chabrol "... Jamais une critique, jamais une analyse négative. Et ne parlons pas d'un jugement à l'emporte-pièce, d'un agacement ! Grâce à cette surexposition des stars, la télévision réussit à propulser des centaines de milliers de gens dans les salles sans jamais que soit évoquée véritablement la qualité cinématographique du film dont il est question.

Souvenez-vous des " Choristes ". 6 millions de spectateurs en salles. Et, dans un an et demi, une très bonne soirée " Comme au cinéma " assurée pour France 2. Or ce n'est pas un bon film. C'est un beau film. Nuance. Il cadre parfaitement avec la " bible " évoqué plus haut. Gérard Jugnot représente le bon sens et la tendresse franchouillarde. François Berléand, que le grand public ne connaissait pas il y a trois ans, a été inscrit au tableau des acteurs " bankable ". De l'émotion et pas de vague.

Les Frédéric Lopez et autre Isabelle Giordano ne parlent jamais négativement d'un film. Ils estiment qu'ils n'ont pas de légitimité pour juger. Comme si asséner qu'un film était " formidable " et qu'on " passe un bon moment " est plus justifiable. Et selon eux, ne pas parler d'un film est déjà une sanction suffisamment lourde de conséquence pour ne pas en rajouter. Quant à leur coup de coeur, ils sont en phase avec les choix de coproduction de leur chaîne.

Mais, les chaînes ne sont pas les seules responsables. Le lobby du cinéma a sa part de responsabilité dans ce discours ambiant. Les producteurs et les distributeurs, eux aussi, veulent gagner de l'argent. On se souvient de cette revendication surréaliste de certains cinéastes, qui souhaitaient faire interdire les critiques de films pendant la première semaine d'exploitation d'un film en salle.

Quelques fois le cinéma fait un pied de nez à la télévision : le succès d'un film d'auteur la rattrape. Et alors, c'est le jackpot pour le tandem réalisateur-producteur concerné. Vous pouvez être sûr qu'ils seront estampillés " cinéma d'auteur populaire ". Citons le couple Bacri-Jaoui depuis " Cuisine et dépendance " ou Robert Guédiguian depuis " Marius et Jeannette ". Ils constituent une sorte de quotas intellectuel qui a gagné les faveurs de la télé.

Quelle alternative ?

Depuis deux ou trois ans le cinéma ne fait plus les belles soirées des chaînes. Quand " Monsieur Batignolle " a conquis 12 millions de téléspectateurs, TF1 a crié haut et fort que c'était sa meilleure audience cinéma depuis... 1998.

Deux explications à cela. D'abord, l'arrivée de la téléréalité qui a bouleversé les grilles de programmation. M6 est passée de deux soirées cinéma. Ensuite, le succès grandissant des téléfilms dits " de prestige ". Il n'est plus dégradant pour un acteur de cinéma de passer du grand au petit écran. Clavier, Depardieu, Adjani, Deneuve, Serrault, Blanc... Parce que la télé paye très bien, qu'elle propose des rôles attrayants et surtout, que les audiences sont record. Combien de films attirent 10 millions de spectateurs ? La tendance inverse est encore plus ancienne. Le monde du cinéma regorge aujourd'hui de gens qui ont fait leurs armes à la télévision. Les Chabat, Dujardin, Debbouze... La grande famille du cinéma est devenue gigantesque. Les intérêts se croisent et se recroisent : de ceux qui ont accès à l'antenne, aucun ne prendra le risque de s'écarter du discours promotionnel.

Alors, une partie de la solution viendra peut-être des éditeurs vidéo qui jusqu'à présent ne font que profiter du système en y contribuant relativement peu. Il est en effet question depuis quelques temps de faire des éditeurs vidéo des coproducteurs. Mécaniquement, la part de financement de la télévision baissera. Mais, le discours changera-t-il ? Verra-t-on apparaître plus souvent des projets audacieux à des heures décentes ? Une émission de cinéphilie réussira-t-elle à trouver sa place ? Rien n'est moins sûr car il y a autant de différence entre TF1 et Arte qu'entre TF1 vidéo et les Editions Montparnasse.

Basile Boudini



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Basile Boudini par Basile Boudini

Chef de service Médias 2003-2004

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