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Einstein On The Beach : un jeu sur la courbe du temps

SURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par Gaël Giovannelli - le 16/01/2012 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Il est des événements musicaux qui ont la fulgurance et la rareté des phénomènes astronomiques. Aussi ne passez pas à côté du remontage exceptionnel d’Einstein On The beach, apothéose scintillante de deux OVNI de la scène new-yorkaise, Philip Glass et Bob Wilson. Ignition.



" Einstein envoie l'auditoire dans un état d'euphorie méditatif... C'est parmi les plus significatifs accomplissements de théâtre musical de toute la période post seconde guerre mondiale". Voici comment le critique du Wall Street Journal présentait en ce mois de juillet 1976 l’opéra créé par Philip Glass et Robert Wilson au festival d’Avignon. Le journaliste, et le monde très vite, se vit submergé par cette vague, qui n’avait dès lors, plus rien de minimaliste.

Ce fut la grande rupture, ou plutôt la grande communion, entre un style majoritairement connu des élitistes- qui en effet pouvait se targuer à cette époque de succomber à Steve Reich sans passer pour un résident de Zoltar 14, ou de l’Upper East Side- et un auditoire somme toute populaire (ce qu’était aux origines le Festival d’Avignon de jean Vilar). Ce ne fut aucunement une bataille hernanienne, bien au contraire, l’engouement fut mondial et la critique unanime. De Paris à Hambourg, de Venise à Rotterdam, et enfin le Metropolitan Opera de New York, tout le monde accoure pour voir et entendre cette révolution musicale et scénographique sans nul autre pareil.

Avec quelques trains de retard tout de même. Glass et Wilson ne sont pas à leur coup d’essai, et ne sont pas plus des inconnus dans leurs domaines respectifs. Le minimalisme a depuis une bonne décennie profondément pénétré la musique contemporaine, et spécifiquement aux Etats-Unis ; années soixante, en plein boom socio-culturel et politique, le minimalisme de La Monte Young, qui officie dans les quartiers branchés de New-York, est en totale adéquation avec l’esprit anti-intellectualiste et la redécouverte des sonorités basiques, des harmonies simples. Ce qui va logiquement aboutir à la répétition de segments, plus ou moins courts, plus ou moins riches ; à l’étirement et à la « copie » de motifs, et à l’avènement, plus tard, de la musique dite répétitive. La Monte Young donc, en figure paternelle (et dealer de la meilleur came à ce qui se dit, l’homme était féru de tout ce qui était nouveau, il fût le maître de John Cale), mais aussi Terry Riley et son In C (grand succès qui le révèle en 1966) et Glass.

Glass, qui fut tout d’abord tenté par le sérialisme, comme un peu tout compositeur de l’époque, fait la « rencontre » qui va irrémédiablement bouleverser sa vie et sa création musicale. En 1965, dans le studio parisien qui l’emploie pour transcrire en annotation occidentale une pièce de Ravi Shankar, il découvre une autre appréhension du temps musical : « "Dans la musique occidentale nous divisons le temps, c'est comme si on prenait une certaine durée et la sectionnait comme on coupe des tranches de pain. Dans la musique indienne on prend des petites unités -ou "beats"- et on les assemble pour créer des valeurs de temps plus grandes" (Octopus n°4, 1996). Le Raga indien est construit ainsi.

De retour aux Etats-Unis, il commence à développer une technique de composition basée sur la progression additive d'une figure répétitive donnée (1,2,3 ; 1,2,3,4 ; 1,2,3,4, etc.). En 1968 il compose One + One, sa première œuvre appliquant ce principe. Au passage,  l’ « autre » One +One, le film de Godard de la même année sur l’enregistrement du Sympathy For The Devil des Stones, n’est que l’illustration en agit-prop de ce même principe : progression additive, répétition. Après il y aura Two Pages…



Robert- Bob- Wilson est aussi issu du milieu avant-gardiste, mais c’est son parcours atypique et sa personnalité hypersensible (son travail thérapeutique avec les enfants sourds-muets, celui qu’il à adopté, sa propre psychanalyse) qui ont fait de lui un metteur en scène d’exception. Il est originairement plasticien et architecte de formation. L’espace, scénique, ne doit pas être le lieu des limites, mais celui de leur dépassement, l’endroit où ce qui ne peut être dit doit être montré. Aussi les barrières traditionnelles seront abolies, les « tableaux » sont épurés à l’extrême, l’espace utilisé au maximum des possibilités du corps ou des artifices de la technique (quand les jeux de lumière prennent la place des décors). Quand à la scénographie et à l’écriture, elle tient autant de l’expressionnisme allemand des années 20 (Wozzeck, The Black Rider) que de la chorégraphie de ballet. En 1970, il créé Deafman Glance (Le Regard du Sourd), pièce absolument déstabilisante de par sa durée de sept heures, et par son contenu : le mutisme d’un enfant noir (l’histoire de son fils adoptif). Il connaît la renommée quasi-instantanément ; quant à Glass, il est soufflé par la pièce The Life And Times Of Joseph Stalin.

L’association Glass+Wilson est une formule mathématique que renfermait le cosmos et qui ne demandait qu’a être déchiffrée ; cette métaphore je crois aurait plu à Albert Einstein le mélomane. Nous sommes avec Einstein On The Beach (du moins en 1976) dans le franchissement de tout ce qui était établi jusque là en terme de mise en scène et de composition. Les champs d’expression sont absolument ouverts, la narration non-linéaire, l’expérimentation n’est pas restrictive à chacun de ses champs. Au contraire, puisqu’il ne s’agit pas d’une synthèse. L’autonomie des pièces musicales vis-à-vis de la chorégraphie fait que chacune constitue en soi une « couche » indépendante, d’où l’extrême sensation de liberté et, oui, de légèreté. Pas de hiérarchie, de degré, les signes glissent les uns sur les autres, come les tableaux de la pièce, à l’image de ce train qui traverse les paysages dans Train1.



Aussi a-t-on parlé d’Anti-opéra (ça fait toujours bien, de mettre «  anti » devant une discipline quand on est à cours d’étiquette) pour qualifier cette expérience nouvelle dont personne ne savait que dire, tant le souffle de la découverte d’un nouveau sens balaya l’auditoire. Durant ces cinq heures de représentation (avec autorisation de se dégourdir…), le spectateur voit sous ses yeux se déconstruire tout ce qu’il avait appris des codes du théâtre et de l’opéra. Mieux encore, il assiste à la construction d’un nouvel Espace-temps, à la naissance et à l’existence de plurivers, à la fois indépendants et constituant un opus commun. Le temps ici n’est plus une notion, mais un matériau qui devient sujet, que ce soit sur scène ou dans la musique de Glass. Variations des harmoniques masculines en interaction avec la logorrhée solo de la voix féminine, texte sans sens profond, les cycles se forment, alors qu’un saxophone répète ses arpèges, puis que les voix rallongent les motifs et créent ainsi les décalages nécessaires à l’émergence de la musicalité. Ce n’est qu’un aperçu bien  peu significatif de ce qu’est Einstein On The Beach. Quatre actes, articulés par les interludes musicaux nommés Knee (charnières, mais aussi genou : l’œuvre ici est UN corps de PLUSIEURS segments) reposant toutes sur la même structures, où la tension du violon aborde la frénésie (Knee 2 et 4).



Ainsi Spaceship est un ébouriffant kaléidoscope sonore ou la flûte vient tirer du clavier toute une énergie cinétique qui provoque le désir du voyage interstellaire. «  Pas de début, pas de fin » déclarait Glass au sujet de sa musique. Elle nous vient bien d’outre-espace.




Comme cité plus haut, il faut être  « anti »-intellectualiste pour pleinement jouir de ces plages qui sont avant tout dédiées aux sens, de la perception obsédante des gestes des danseurs aux harmonies « intérieures » que va débusquer Glass. Des harmonies qui semblent surgir du fond des âges tant elles font écho à la mémoire de notre état sauvage, quand la musicalité n’existait pas, et que tout était musique.

Reste à savoir, et à voir, si le choc à l’effet Big-bang de 1976 marquera un public qui à été déniaisé en terme de sonorités nouvelles, de décacophonisme en musique sérielle, de Couillon de Bulture en publicité pour véhicules diesel. Wilson, s’il reste un des grands innovateurs en terme de visuel, est rentré lui aussi dans le dictionnaire (multiples collaborations avec des stars du rock), et nous sommes dorénavant accoutumés à sa griffe, tout comme les motifs répétitifs de Glass nous sont devenus familiers, entre autre par le biais de ses compositions pour le cinéma, et par les créations de disciples, Nyman pour ne citer que celui-ci.  Un peu comme la célébrissime formule du professeur Einstein, E=mc² : elle fût un tournant décisif et constitutif du monde qui est le nôtre, il nous faut cependant songer à la, à le dépasser. Mais il n’est pas interdit de réviser ses fondamentaux.

Gaël Giovannelli

Einstein On The Beach, de Philip Glass, Robet Wilson et Lucinda Childs, 1976.
 Les 16, 17 et 18 mars 2012 à l’Opéra et orchestre national de Montpellier
Janvier 2012 à janvier 2013, all over the world



Toutes les réactions (5)

1. 16/01/2012 20:19 - Ephraim

EphraimTout cela est bel est bon mais quant à moi, je préfère l'Art de la fugue...

2. 18/01/2012 14:46 - Alain Jamot

Alain JamotPas mal comme article, sauf que Glass n'a jamais eu de tentation sérielle mais néo-classique (élève de Nadia Boulanger, on le voit mal faire du Webern avec elle...) avant de découvrir sa technique.
C'est Steve Reich, qui a étudié avec Berio, et qui a écrit une pièce répétitive avant l'heure en refusant de varier les 12 tons de la série.
Bon, c'est un détail. L'essentiel est que ce texte est une très bonne introduction à l'univers de Glass pour le néophyte, et c'est ça qui compte !

3. 18/01/2012 20:03 - Gaël Giovannelli

Gaël Giovannelli@ Alain jamot
Glass a tout de même composé une série dodécaphonique pour trio à cordes à ses débuts, et avant que de travailler avec la Boulanger, mais il rejette le sérialisme par la suite, en effet. C'est un détail mais je défends mes arguments jusqu' au bout.

4. 18/01/2012 21:07 - commequidirait

commequidiraitEn effet, il me semble que la série dodécaphonique pour trio à cordes était antérieure à Boulanger. Je me suis même laissé dire que Steven Bourley (alias Jean-Pierre Bouton) avait, en son temps, initié quelques merveilleux mouvements à 15 temps et demi.
Quant à Nadia Boulanger, il me semble qu'elle s'est laissée aller au Métal sous l'influence pernicieuse du bon abbé Culat.
Quoi qu'il en soit, tout cela est passionnant et instructif !

5. 19/01/2012 19:55 - Nejma

NejmaGaël merci de me faire découvrir sous un angle original cet auteur car je pensais qu'il écrivait indéfectiblement de la musique pour supermarchés.
Moi qui aime l'opéra et l'orgue.

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Gaël Giovannelli par Gaël Giovannelli

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