Sur le RING

Eloge de la fourrure

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Alexis Blas - le 30/05/2010 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

fiction érotique
Ring 2010
La rubrique fictions du Ring publie vos nouvelles, vous pouvez adresser vos textes à david@surlering.com


 

J'avoue les aimer. Les longues zibelines, les étoles soyeuses, pashminas et caprines, les manteaux langoureux. Superbes sur Marylin ou bien Capone,  douillettes de reines et hermines d'arsouilles, manchons fabuleux. Dans le poil chaud de ces fourrures, je m'en irais jusqu'au bulbe inhaler la térébrante odeur! Qu'elle était belle ma Shulammite, abyssinienne ou bien cafrine, vêtue de son somptueux pelage! Ondoyante, elle s'approchait, sortant de l'obscurité d'une nuit africaine, ou encore d'un taxi vers d'impérieux banquets, emmitouflée dans son luxe comme une frileuse aventurière. Elle cachait tout en ne me laissant ignorer de rien.

Le manteau en disait long.


Déjà, dans la chambre des amis de jadis, quand s'ornait le lit amoureux de parures sauvages, la suave atmosphère, des bêtes imprégnée, empestait mes narines d'une chimie paradoxale, délicieuse onction dont les particules, tenaces, ne laisseraient de m'inquiéter la nuit durant. Incapable d'une explication, pauvre puceau que j'étais! mes sens en étaient malgré tout déniaisés. Hanté par la gueule de cette tigresse écorchée au sol, béante vagina dentata dont j'ignorais tout des tourments, mes yeux se refermaient, curieusement apaisés par l'horrifique vision.  C'est que la lente macération des spires préparait en douce une ébullition future, celle de mes orgasmes pour l'heure endormis.

La venus au regard argenté que j'imaginai plus tard, venait tout autour de moi refermer son renard et, dans de lascifs déhanchements, elle me laissait deviner à la fois ses atours mais aussi la rugueuse présence d'un second mantelet. Comme Lilith, elle n'en finissait plus de s'offrir et c'est un second lever de rideau que l'artiste ensorceleuse comptait encore me donner. La noirceur terrifiante de ce petit lapin, caché bien enfoui tout au bas de ses reins, donnait encore à lire à l'adolescent rêveur qui, loin de rechigner sur l'hermétique carreau, trouvait là le plaisir de lutter à nouveau. Voilà que l'infante au glabre impénétrable, colombe sous le jour et bébé minaudeur, révélait à la nuit sa virile féminité. La belle oxymore! Au croisement de nos corps dissemblables, elle me faisait voir l'intime similarité de nos deux passions.

Aux premières étreintes et aux premiers baisers, les aurores boréales, les salaisons flamboyantes et les étés infinis. L'huile de fourreur et la graisse de pied de bœuf comptèrent pour beaucoup dans ces premiers émois. Les variantes infinies des luxuriantes toisons que m'offraient mes amantes maquisardes, blondes ou brunes, tisons vénitiens,  ne laissaient guère de répit à mes mains de randonneur. Sur les chemins pentus de leur mont, je devais fouler les herbages, éviter les racines, aux frondaisons me baisser, enfoncer la fougère. Je m'embaumais à loisir de la suave graminée, dont l'amidon poussait des sucs d'un étang au passage incertain. Mes impatients projets se voyaient ajournés, pour une seconde, voire deux. La paresse était proscrite, l'impatience honnie. Mais au ciel la récompense était grande. L'écharnage terminé, je passai au salage puis au trempage, quand enfin, ma fourrure, vigoureusement tannée, rendait, aux dieux reconnaissante plus qu'au fourreur, une bruyante incantation qui, d'Ukraine, faisait taire les forêts. Ce ciel, je le voyais en sept exemplaires.

Le temps passa et avec lui mes ardeurs. Les astrakans disparurent, aussi, dit-on, les visons. Les délirants manteaux furent salis, exposés aux assauts de frêles défenseurs d'une nature qu'ils disaient orpheline. On ne compta plus les procédés, triés dans l'odieux, pour tirer de mes yeux des larmes misérables. Des écorchés de phoques désobligeaient mes musées. On me força même, un jour, à contempler sous la loupe, des chapelets de loutres crevées. On me dit alors que se vêtir tuait et que du pétrole ou de l'ocelot il fallait choisir de devenir l'exclusif ami. C'est ainsi que peu à peu, je vis disparaître les héroïnes de mon cinéma.

Le temps était à l'épure. Et voilà que se raréfiait avec mes conquêtes, non seulement leur vêture mais aussi leur duvet. De ces premières éclaircies je me fis la dupe, consentant à m'éblouir de ces nouvelles découpes. On me vantait le seyant d'une mode proprette, qui, davantage que de séduire l'amant des temps nouveaux, se faisait fort de maintenir un tact balnéaire. En effet, les étoffes de nos plages, elles aussi raccourcies,  ne pouvant plus contenir leurs débordantes travées, demandaient dorénavant que des corps tous les poils soient bannis. Plus que le départ du dégoutant, j'applaudissais l'effort esthétique, m'honorant toujours de complimenter les dames quand elles s'inventent de nouvelles coupes. Mais je regrettais le charme de ces plages d'avant, où des muses discrètes, au hasard d'un ballon trop haut envolé, dévoilaient sans prévenir une promesse de moisson. Je me souviens de ces spectacles languissants où le rappel était rare, et qui causaient sur mes sens de redoutables ravages. Résigné, je fermai la page de cet album jauni et décidai de composer avec les faux de ce temps.

Les créatures se succédèrent, par ma couche attirée qui, pour le prix d'un ticket de métro, me payaient une soirée. Je remarquai qu'au fil des ans, les carrés cultivés finissaient par ne plus rien contenir. Bientôt, c'est le nu intégral de leur sexe infantile qu'elles m'offraient gentiment, toujours sûre de leur prestige. C'est qu'elles croyaient à l'amour donner une plus-value, et dans le porno chic elles rétribuaient leur vertu. Je m'illusionnais moi-même, en baisant ces scandaleuses, compensant aussi par le vide ce qui nous manquait de tendresse. Je trouvai là, sous ma bouche, une louche excitation, m'enivrant à loisir dans ces plis protubérants. J'en vis de longs, de courts, d'épatés, d'écœurants. C'est toujours sans ivraie que je trouvai l'ivresse. Je me sentais pornographe et suçais des bonbons. Je n'appelais pas la pelisse, ne hélais pas le rétro. Je succombais simplement, au charme froid des modernes.

Bien sûr, à la tentation du désuet il ne faut pas succomber. Le suranné aura toujours pour lui l'odeur douceâtre du bonheur où s'est blotti notre être,  tandis que de notre mort, le futur sera toujours le maître. Mais il m'arrive de songer, au cœur de cet éloge, qu'un présent sourcilleux chasse jusqu'à ces souvenirs. Du moindre sentier, il guette la broussaille et à coup de machette, impose ses angles. Ne faisant plus la distinction entre une fleur et une ortie, d'un même geste il ravine jusqu'à l'âme de nos étreintes. On a tué l'aventurière. Les taxis sont repartis. Qu'une mode nubile fasse son apparition, que sur une musique porno style s'écrive sa partition, il m'étonnera toujours qu'une hétaïre dise adieu à son con. Et à l'heure où l'on chasse l'amant des petites filles, surgit le curieux paradoxe de leurs mères qui se fendent d'une tonte d'enfant. Pas un instant elles ne se disent que sur leurs lèvres enflées, elles viennent peut-être de recevoir la bise d'un de Rais. C'est que, sans le vouloir, on peut donner à l'ogre rentré une raison d'espérer, un encouragement, qui sait, une familiarité, avec laquelle il saura jouer quand tous les genres auront vécu.

La grande complainte de l'hygiène m'a rendu moins mélancolique. Mon ventre est plein de ces légumes qui vont me rendre jusqu'à l'esprit. Ma descente de lit en pilou me rassérène quant au destin des musaraignes. Je ne supporte plus la fumée et je vais courir chaque jour. Je suis heureux en compagnie et ne déborde jamais de manières. Je dis toujours oui à mon ennemi et jamais ne me mets en colère. J'ai juste, parfois, ces drôles de pensées, ces souvenirs de champagne. De bulles. J'ai le spleen de mes cruelles impératrices. J'ai la nostalgie de leurs exubérants mohairs, tout imprégnés de Guerlain et de Craven-A. J'aimais quand elles me serraient de toutes leurs forces, quand elles n'avaient rien à se prouver. Je frissonnais de leurs rouges baisers de marque, en cosmétique baleinière, dont je sentais sur mon visage et dans mon cou, peser la plastique. Leur langage cru, leurs doigts fins, mes sophisticated ladies... je me pendais à leur cul. Quand de chez Meyer, elles revenaient, parées juste d'un vison, me racontant toujours la même histoire, celle d'une passante qui, les ayant vues nues dans la vitrine, s'en était allée en pleurant, choquée, estourbie de ce trop plein de vie, elles me servaient un verre de vodka, commençaient de me suggérer des audaces. D'une langue ophite, glissée dans mon oreille, elles me susurraient de me servir avec les doigts: un glaçon ou deux, trois peut-être, nous saurions étendre nos émois, avant que de leur chatte j'ébouriffe jusqu'au dernier crin et, que de ma langue lusophone je fouisse le laineux, ce félin qui n'était pas encore pelé. Je ramenais alors, victorieux, le trophée au petit bouton et, du poil entre les dents, je leur murmurais mon églogue: de la victoire d'une fourrure qui m'avait fait perdre la raison.

 

Alexis Blas



Toutes les réactions (1)

1. 01/06/2010 20:32 - Annouchka

AnnouchkaGrand styliste, Alexis Blas. Devriez proposer un manuscrit aux éditions blanches.

Ring 2012
Alexis Blas par Alexis Blas

éditorialiste, écrivain.

Dernière réaction

Grand styliste, Alexis Blas. Devriez proposer un manuscrit aux éditions blanches.

Annouchka01/06/2010 20:32 Annouchka
Tout sur
Articles les plus lus
  • Les excuses publiques de Causeur à David SerraLes excuses publiques de Causeur à David Serra

    Publié sur Causeur.fr le 11 décembre 2013, un an après le conflit entre l'auteur de Satellite Sisters et l'éditeur. Les éditions Ring annoncent à leur tour la fin du contentieux avec Maurice...

  • Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?

      On en a tous assez de prendre connaissance dans les médias déchaînés des énièmes rebondissements de l'affaire... qui semble ne jamais vouloir se terminer. De loin, du Zimbabwe par exemple,...

  • Droit de réponse aux désinformations de Maurice DantecDroit de réponse aux désinformations de Maurice Dantec

    [ Addenda du 11 décembre 2013 :Les excuses publiques du Magazine Causeur à David Serra : http://www.causeur.fr/nos-excuses-a-david-serra-et-aux-editions-ring,25362David Serra et les éditions Ring...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous La France orange mécanique