Sur le RING

Etta d’Amérique

SURLERING.COM - SOUNDTRACKS - par Gaël Giovannelli - le 26/01/2012 - 5 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Encore une star de moins sur le walk of fame. C’est à croire que des étoiles qui constellent notre ciel, ce sont les plus petites qui brillent le plus. Et celles dont on oublie le nom. Un petit coup de blues ? Remettez-nous ça.




La grande Etta James est muette. Soleil cou coupé dirait Apollinaire. La voix d’Etta était comme sa vie : cabossée et vivante, sans retenue, généreuse, avec un background qui ne s’invente pas.

De père inconnu, la petite Jamesetta était une graine de voyou : balancée de foyer en foyer, livrée à elle-même et à la rue, les quartiers glauques, elle à échappé plus d’une fois aux maisons de redressement. Sur le chemin de l’Eglise Baptiste de sa banlieue californienne, sa voie se trace et sa voix se place, en accord parfait, sur les chants gospel du dimanche matin. Etta a du coffre, et de la personnalité ; elle a déjà un groupe à 12 ans, les Peaches-parce qu’on la surnomme ainsi, pour la forme, mais aussi pour son fond, son dynamisme- et à 16 elle saute littéralement sur Johnny Otis, le  premier  Parrain de la Soul (décédé il y a peu lui aussi). Celui-ci l’à déjà repéré. Il lui fait enregistrer son premier single Roll With Me Henry, qui sera un beau succès de l’année 1955. D’une certaine manière, elle se fait voler ce succès par Georgia Gibbs qui en fera une mièvrerie et un tube à millions, « Dance With Me Henry ». Ce genre de vexations qui va jalonner la carrière d’Etta, et celle de la plupart des artistes de l’époque : usurpation, vol par « reprise », spoliation... We’re only in it for the money !



Elle réitère avec son deuxième single, Good Rocking Daddy, autre succès rythm’n’blues, mais déjà le vent de liberté qui soufflait depuis la Prise du Palais d’Hiver par les pionniers du rock’n’roll s’éloigne, les pères la morale ont tôt fait de boucler cette « menace de premier ordre », devant l’alcool et la drogue, et de renvoyer la jeunesse turbulente et mal coiffée en taule, en garnison, à la maison. Et pour les jeunes libertaires afro-américains, c’est la dégringolade. La fin des années 50 est un cauchemar de conventionalité en technicolor. Il faudra attendre l’année 64 et que les Stones urinent sur un mur pour recommencer à se marrer un peu, puis que la musique redécolle.

En 59, Etta est à la rue, une fois encore, sans un sou et junkie complète : la grande sœur des volontés brisées, Sister morphine, veille. Ce sera la grande traversée du désert, les cures et les rechutes, l’armée du salut, les mauvais mariages, l’alcoolisme banal de l’artiste abandonné part le milieu, vous savez, cette grande famille du show-business. Another american tragedy. Billie Holiday ne s’en est pas mieux sortie, cela ne l’a pas empêché de graver son Lady In Satin.
A Chicago elle rencontre Harvey Fuqua, ex-Moonglows, devenu producteur chez le classieux label Chess, qui la fait signer cher Argo. Elle y restera quinze années, le temps de créer ses classiques, des standards soul qui vont patiner ses étranges années 60 où tous les styles vont se succéder à la vitesse d’une comète, jusqu’au grand crash de 67 et la pyrotechnie à la Fender de Hendrix. Autodafé, mort et résurrection. Something’s Got A Hold On Me(1962), All I Could Do Was Cry (1960), Stop The Wedding (1962). )



At Last (1961) sera son hymne personnel, celui qui va l’incarner toute sa vie. Magnificence des archers qui coulent sur la piste de danse, le pizzicato de rigueur qui annonce la cadence, et … « At Last » déroule son velours, un peu râpé, de la gorge d’Etta…Irrésistible, une guimauve, une madeleine de Proust, un Chambertin. Tous les artistes rêvent de cela, et tous le redoutent : être immortel pour une chose, ne l’être que pour une seule.



Mais bon sang ! Elle avait une force incroyable, dans une attitude tranquille, un peu gauche, mais bouillante, et une ascendance évidente, il n’y a qu’a voir ses prestations : cette petite boulotte, trop fardée pour ne pas être honnête, petite black peroxydée ou coupe afro d’Angela Davis, scotche son auditoire par ses solo, sa seule voix suffisant à porter la chanson, elle était la chanson.

[650,300]

 Même au cœur de slows déchirants, sa plainte douce-amère gardait un côté solaire, un battement de vie qui surpasse la peine. Janis Joplin certainement avait retenu la leçon, la comparaison n’est pas osée. Même gouaille, même problèmes à assumer son physique, même toxicomanies. Peut-être pas le même organisme, et sans doute pas le même désespoir. Etta panse, Janis tranche. On était laids, mais on avait la musique *…
C’est précisément en 1967, alors que la soul est annoncée comme officiellement décédée par faire-part-Otis Reding vient de mourir dans un crash d’avion- que Etta est expédiée par Leonard Chess aux studios Muscle Shoals, le labo soul implanté en Alabama. Paumé au milieu de rien dans le grand terrain vague qu’est cet état de l’Amérique deep south, Muscle Shoals à toujours été un lieu de renaissance et de ressourcement pour musiciens au creux de la vague ou en pleine tempête : les Stones, encore, y ont enregistré Sticky Fingers après la titanique année 1969 et ses morts, par noyade (Brian Jones) ou arme à feu (Altamont). Etta James y enregistre SON album, Tell Mama, sous la houlette de Rick Hall, le producteur maison. Cet album est une pure perle, à la fois détenteur des clefs d’or du Royaume de Soul Englouti et annonciateur des futures mutations que le genre va subir. I’d Rather Go Blind, Don’t Loose Your Good Thing, Security, Tell Mama…




C’est ni plus ni moins un des plus grands albums de soul de toute l’histoire de la musique populaire. Les cuivres sont clinquants et rutilants, la voix d’Etta, largement mise en avant, swing comme un cul sur le boulevard, il ne manque que Fritz The Cat. C’est magistral, et malheureusement très mal connu de ce côté-ci de l’Atlantique. En 1968, en Europe, on a un peu oublié de faire de la musique.
Les années 70 seront plutôt noires pour Etta, l’héroïne ne la lâche plus, et malgré de bons, très bons disques-Etta James en 1973, nommé aux Grammy, Etta Is Better Than Evha en 1977- son contrat avec Chess arrive à terme. Elle signe alors avec Warner et se fait coacher par le limier Jerry Wexler-celui-là à qui nous devons le terme  « rhythm and blues ». Il lui produit Deep In The Night, qui renferme de surprenantes reprises des Eagles, Take It To The Limit, et d’Alice Cooper, Only Women Bleed.



De tout aussi étonnants et détonants duos et trios naîtrons, le temps de shows Tv : Dr John, Stevie Ray Vaughan et B.B. King, Chuck Berry…Ils démontrent aussi à quel point cette femme était largement reconnue par cette bande de mecs, machos du manche de la six cordes : d’égal à égale.


Etta, usée,  que l’on surnomme depuis un moment le « gros tas sonore », décide de raccrocher les gants de la shooteuse pour de bon, et entame une définitive cure de désintoxication. Durant les années 1980 à 1986, elle se contente de réenregistrer ses anciens succès. Puis elle remonte sur scène en compagnie de Shuggie Otis à la guitare et Brother Jack MacDuff, organiste. Deux Live en découleront, Blues in The Night (Early Show et Late Show). Mais c’est en 1988 qu’Etta renoue avec la qualité soul de ses années de gloire, deux albums plutôt anachroniques dans les eighties, Seven Year Itch, et Stickin’ To My Guns en 1990. Le très bluesy The Right Time (1992) la réinstalle comme la grande chanteuse soul et R’n’B qu’elle ne cessa jamais d’être.




 Le succès commercial n’est pas vraiment au rendez-vous, mais sa notoriété est restaurée, sa stature de patronne au vocabulaire fleuri, version hardcore de la délicieuse Aretha Franklin, rétablie. Clean enfin ; les années 90 vont continuer sans elle, sans pour autant qu’elle n’en disparaisse. Elle est simplement une artiste accomplie, elle fait ce qu’elle sait faire de mieux, chanter le blues et la soul, de tout son cœur. La « nouvelle génération », les Adèle, les Duffy, Amy Winhouse, toutes tiennent plus de Etta James que de Franklin : ce côté pop, immédiat, la voix naturellement posée, le chant sans excès ni retenue. Le chemin le plus simple de l’expression de l’âme.

Amy Winhouse a eu le destin qu’Etta James aurait pu avoir au même âge, là encore question de karma. Encore. Pour chanter la soul, et le blues, il faut avoir du noir à broyer, back to black, black and blue, des bleus et des bosses…
Mais pour chanter encore, il faut surtout survivre. Etta James est une figure semi-tragique, car sa vie de charybde en scylla n’est pas son destin. Elle est décédée d’un cancer à un âge vénérable, et malgré les excès et l’Alzheimer. Pétrie d’arthrose et gavée d’antidouleurs. Pas dans un accident de Ferrari, pas dans des chiottes sordides, aiguille fichée dans le bras, les veines nouées de cyanose. Elle est morte comme une vieille personne qui à eu sa vie, et quelques bonheurs, entourée des siens. En a poursuivie une autre vie, la sienne, celle de Jamesetta Hawkins. Le chant plus fort que la mort. La vie plutôt que la mort.

Il lui arrivait de la ramener encore. Dernièrement, elle avait promis de « botter le derrière » de Beyoncé  qui avait usurpé sa personne en chantant, postiche platine sur la tête, At Last à l’investiture dansante d’Obama.  Rien que pour ca, merci Etta.

Gaël Giovannelli

*Chelsea Hotel, Leonard Cohen


Toutes les réactions (5)

1. 26/01/2012 11:40 - Tony B

Tony BExcellent, ce papier. A la hauteur du talent de l'intéressée.

2. 26/01/2012 11:51 - claude

claudeA propos de la reprise de 'At Last' par Beyoncé - qui interprète Etta dans la fiction Cadillac Records -, je me dis que si un fan sur mille de la diva r'n'b se branche sur la disco d'Etta, c'est déjà ça de pris pour le futur. Bonne nécro, mais pourquoi attendre la disparition d'une grande voix soul pour lui rendre hommage ?

3. 26/01/2012 15:55 - claude

claudePS: Pour être exact, dans une des séquences en studio de 'Cadillac Records', Beyoncé (Etta) reprend 'All I Could Do Was Cry'.

4. 26/01/2012 16:21 - matilian

matilian@Claude: probablement pour des gens à mon image, pour qui ces artistes sont des étrangers. Le monde musical est si vaste, je suis heureux de me dédier à mes gouts, tout en lisant du Giovannelli pour ma culture.

5. 13/02/2012 21:41 - commequirait

commequirait@4 : Qui est Giovannelli ?! Un auteur majeur que j'aurais manqué, un commentateur du site, votre copain de baby-foot ? Eclairez-moi s'il vous-plaît.

Ring 2012
Gaël Giovannelli par Gaël Giovannelli

Directeur littéraire. Ring Wall of fame.

Dernière réaction

Excellent, ce papier. A la hauteur du talent de l'intéressée.

Tony B26/01/2012 11:40 Tony B
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