Sur le RING

Jean-Jacques Schuhl, Entrée des fantômes

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Julien Leclercq de Rubempré - le 08/03/2010 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

 

Dix années. Il a fallu patienter dix longues années avant de pouvoir ouvrir le nouveau livre de Jean-Jacques Schuhl, Entrée des fantômes (Gallimard – L’Infini – janvier 2010). Depuis Ingrid Caven en 2000, il n’avait pas donné signe de vie. Et pourtant, il bossait dur, comme l’attestent ces quelques lignes à propos de l’atelier de Charles, son double-narrateur : « […] lorsque je regarde ma table de travail, m’apparaît une table de dissection : ciseaux, agrafeuses, cutters, roller Pilot Tecpoint V5, sa recharge effilée comme une seringue et le réservoir à encre transparent à graduation millimétrique. Citations, emprunts à d’autres livres, montage incessant […] il n’y a pas loin pour que je me prenne pour un microchirurgien ». Jean-Jacques Schuhl, l’éternel dandy, est en réalité un maniaque, voire un psychopathe des mots. Il les dissèque comme des souris de laboratoire, passe tout au microscope, note tous les détails les plus infimes et consigne les souvenirs les plus délirants. D’où l’emprise qu’il détient sur le lecteur : le roman débute par la nuit d’un mannequin défoncé qui déambule en écrivant des SMS qui se terminent tout seul ; puis il raconte les mésaventures de Charles, un écrivain qui n’arrive pas à écrire, et qui se voit proposer un rôle au cinéma par un ami réalisateur. Ensuite, Charles se mettra en tête de jouer Richard III au théâtre, malgré sa hanche douloureuse. Bienvenue donc chez André Breton et David Lynch réunis. Les références au jazz, au cinéma et à la littérature abondent, si bien que l’on en vient à s’arracher les cheveux pour dénicher le sens caché de n’importe quelle phrase. Il fait partie de ces écrivains gourous qui hypnotisent la conscience du lecteur, la trimbalent dans tous les sens et prennent un sacré plaisir à lui faire emprunter n’importe quel chemin pour mieux lui faire sentir qu’il le mène en bateau.

 

Entrée des fantômes est donc un grand roman. Incontestablement. Mais c’est également un roman agaçant, vis-à-vis duquel on pourrait émettre les mêmes critiques que celles reçues naguère par les surréalistes. À force de déconstruire, de ne pas faire sens, de couper sans cesse le fil de l’intrigue, de brouiller les pistes, le lecteur finit par se lasser. Seule la beauté de cette prose poétique finit par maintenir son éveil.

 

Inspiration et écriture

 

L’intérêt de ce livre réside dans la description des pannes d’inspiration, ou plutôt, dans le récit méticuleux de cette quête effrénée de nouveautés, de « dérèglements de tous les sens » — selon le précepte rimbaldien. Et le matériau de Jean-Jacques Schuhl, ce sont les fantômes qui peuplent sa mémoire. Les références à Proust ou à Claude Simon ne sont pas anodines : chaque lieu, chaque objet constitue un moyen d’évoquer le passé, cette chose morte qui hante les jours présents.

 

Enfin, ce qui est peut-être le moins perceptible dans ce roman, c’est la paratopie de l’écrivain. Ce terme, forgé par Dominique Maingueneau dans Le Discours littéraire, désigne l’impossible appartenance de l’écrivain à la société. C’est un être singulier, hors-champ, un banni, un observateur détaché qui ne peut appartenir à aucun monde. Impossible donc de ne pas songer à cette étude, lorsque le narrateur déclare : « J’étais alors dans une période de dépression : nuits blanches, et dans mon cerveau l’Irrémédiable, le Nevermore, le Remords, l’Indécision, l’Obsession, la brume et mêmes les ténèbres marécageuses, la tourbe de la préhistoire. Presque en même temps, on m’avait décerné une récompense littéraire inattendue, couronnement d’une vie nébuleuse et oisive de parasite […] », ou, mieux encore : « A la sortie du roman, j’avais vite été amené à poser pour toutes sortes de photos : sur un des clichés noir et blanc […] j’avais l’air d’une de ces créatures des ténèbres, pas du tout comme je suis. Mais qu’est-ce que ça veut dire, comme je suis ? ». Par l’intermédiaire de son double, Jean-Jacques Schuhl évoque avec angoisse le « rôle » de l’écrivain, même s’il n’arrive plus à écrire. Incasable, inclassable : l’artiste est nulle part. En reposant Entrée des fantômes, on comprend mieux pourquoi Schuhl publie aussi rarement. Par snobisme, sûrement, mais également parce qu’il faut lire et relire ce roman afin d’en saisir toutes les nuances. Il paraît que c’est la marque des grandes œuvres.

 

Julien de Rubempré



Soyez le premier à réagir

Ring 2012
Julien Leclercq de Rubempré par Julien Leclercq de Rubempré

Chroniqueur littéraire 2009-2010.

Tout sur
Articles les plus lus
  • Les excuses publiques de Causeur à David SerraLes excuses publiques de Causeur à David Serra

    Publié sur Causeur.fr le 11 décembre 2013, un an après le conflit entre l'auteur de Satellite Sisters et l'éditeur. Les éditions Ring annoncent à leur tour la fin du contentieux avec Maurice...

  • Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?Vous n'en avez pas marre du "Petit Grégory"© ?

      On en a tous assez de prendre connaissance dans les médias déchaînés des énièmes rebondissements de l'affaire... qui semble ne jamais vouloir se terminer. De loin, du Zimbabwe par exemple,...

  • Droit de réponse aux désinformations de Maurice DantecDroit de réponse aux désinformations de Maurice Dantec

    [ Addenda du 11 décembre 2013 :Les excuses publiques du Magazine Causeur à David Serra : http://www.causeur.fr/nos-excuses-a-david-serra-et-aux-editions-ring,25362David Serra et les éditions Ring...

  • Réflexions sur la tuerie antijuive de ToulouseRéflexions sur la tuerie antijuive de Toulouse

    (propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot) pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a...

  • A l’école de l’antimodernitéA l’école de l’antimodernité

    Puisque nous sommes en début d’année, puisque cette année sera politique ô combien, puisque, on me permettra cette très vaniteuse remarque, ma troisième saison au Ring commence aujourd’hui,...

  • Le superbe top 50 des FrançaisLe superbe top 50 des Français

    Puisqu'on vous dit que vous les aimez. "TOP 50 : contre la crise, rire, métissage et proximité", voilà comment on nous présente le "sondage-événement" du JDD,...

  • Rachida Dati creuse son FillonRachida Dati creuse son Fillon

    Que le Premier ministre me pardonne ce jeu de mots sur son nom pour le titre de ce billet mais il est vrai qu'il convient de ramener à sa juste mesure la guerre que depuis quelque temps Rachida Dati...

  • Sécurité routière : l'arnaque extra-largeSécurité routière : l'arnaque extra-large

    Puisque dans ce domaine, la répression règne sans partage sur la prévention, sans que ça n'indigne personne, pas même Stéphane Hessel. Rééquilibrons les choses en faisant un peu de...

  • Poudlard for everPoudlard for ever

     A Raphaël Juldé, dernier arrivé à Poudlard mais premier reçu aux buses et aux aspics (maison Poufsouffle), et qui, d’après le professeur Trelawney rencontrera plus tôt qu’il ne le croit...

  • Rokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumainRokhaya Diallo, l’antiracisme à visage inhumain

    « Non seulement les races n’existent pas, mais en plus, elles sont toutes égales » (proverbe de Jalons)Je viens de finir Racisme : mode d’emploi de Rokhaya Diallo, et je sais désormais que je...

  • Séduction du conspirationnisme : Umberto EcoSéduction du conspirationnisme : Umberto Eco

    Entretien avec Pierre-André Taguieff (propos recueillis par Paul-François Paoli)Philosophe, politologue en historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui prépare un nouveau livre sur les...

  • Faces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rockFaces Of Jesus : les figures et la parole du Christ dans le rock

    Foi profonde, révélation, référence culturelle inévitable, sujet de plaisanterie, de provocation, démarche commerciale, la figure, ou plutôt Les figures du Christ sont une source...

  • In Xto Rege : à la recherche du Jésus historiqueIn Xto Rege : à la recherche du Jésus historique

    Le premier thema Ring 2011 se déploiera sur neuf textes articulés autour des questions centrales posées par la matérialité de Jésus de Nazareth, la Passion, les reliques, leurs valeurs...

  • Le suaire de Manoppello révèle le visage du ChristLe suaire de Manoppello révèle le visage du Christ

    On connaît le linceul de Turin, ce grand morceau de lin sur lequel l’image du corps entier du Christ mort est incrustée. On connaît l’histoire de la photographie de 1898 révélant que...

  • Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?Y a-t-il un futur euthanasié par ici ?

    Le texte qui prévoyait de légaliser l'euthanasie, examiné mardi au sénat, a été supprimé par deux amendements. S'il y avait bien quelque chose à supprimer, c'était ce texte, n’importe...

  • Céline rattrapé par la mémoireCéline rattrapé par la mémoire

    Sors d'ici, Louis-Ferdinand ! La République a choisi : l'ignoble sera au dessus du grand, pour l'éternité. Il ne faut pas célébrer le génie, parce qu'il est parfois antisémite. Oui, Céline...

  • Chemins de traversChemins de travers

    « Voici un étrange monstre », aurait (re)dit Corneille. La pièce que nous donne à lire Ariane Chemin dans son article sur le souper Houellebecq-Sarkozy du 14 novembre, pour être somme toute...

  • "Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe.""Bertrand Cantat ne pouvait plus écrire la moindre strophe."

    Biographe de Bashung, chroniqueur historique des Inrockuptibles, l'écrivain Marc Besse est aussi l'un des rares spécialistes de Noir Désir. Proche du groupe, cet écorché vif ne pouvait rester...

  • Cantona : quand wall street veut casser la banqueCantona : quand wall street veut casser la banque

    Cantona, qui envisage désormais la lucarne de l'Elysée, avait créé la polémique en 2011 avec sa première tentative de "révolution". Retour, avec Laurent Obertone, sur le premier coup de poker...

  • Quelques traces de rouge à lèvres…Quelques traces de rouge à lèvres…

    Et si Alain Bashung avait trouvé dans l’art de la reprise, un sens pour sa propre musique ? Voilà la relecture de l’œuvre que propose « Osez Bashung », un double album compilatoire qui met...

  • Teresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent GallaireTeresa Cremisi nous répond sur l'affaire Florent Gallaire

    Ancien bras droit d'Antoine Gallimard, Teresa Cremisi est depuis 2005 PDG de Flammarion. Éditrice de Michel Houellebecq, la numéro 2 du groupe Corriere Della Sera répond aux questions soulevées...

  • Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"Les banlieues hallucinées de la "sociologie critique"

    Précisions : sur qui s’appuyer pour faire la révolution ?Comme dernier avatar après bien d’autres (on le verra plus bas), le bas clergé académique, tendance « sociologie critique », nous...

Offrez-vous La France orange mécanique