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La France, à la lumière de Cioran

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Alexis Blas - le 08/05/2010 - 6 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

débats & opinions



Dans son rapport annuel pour 2009 remis en février dernier au gouvernement, le Médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, parle de la France comme d'un pays « en grande tension nerveuse », d'une société « fatiguée psychiquement ». Un pays où « les espérances collectives ont cédé la place aux inquiétudes collectives et aux émotions médiatiques » tandis que le citoyen n'envisage plus le collectif que comme un moyen d'assurer sa survie individuelle. Bref, il parle d'un peuple en pleine dépression, morale autant qu'économique, sans autre défense que sa défiance, tant à l'égard des institutions que dans les rapports acrimonieux que les co-déprimés entretiennent entre eux.

Ce grand spleen est d'autant plus manifeste dans un pays où les ethnocultures s'imposent avec une force supérieure au laxisme béni oui-oui des bien pensants, où le « ne pas vivre ensemble » claque un bras d'honneur au bien moral imaginaire d'une redéfinition nationale et d'une laïcité rendues caduques.

Il est notable que les mauvais pensants et leur charriées de « clash », de « X versus Y » téléchargeables à l'envi fassent les gorgées chaudes d'un web en mal de surmoi. (Le surmoi lui-même n'est-il pas mis à mal par de minants philosophes, historiens ad-hominem d'une psychanalyse ringardisée ?) : les mauvais coucheurs recréent du débat là où le consensus l'avait éteint. Ils soufflent sur les braises du bon sens et créent des incendies de morale outrée. Mais on les aime ainsi. La France redécouvre le débat, sous les espèces du défouloir.

« Le terme de « dérapage » est beaucoup utilisé. De moins en moins pour les voitures, de plus en plus pour la pensée ». Ce bon mot est de Philippe Bilger, Avocat Général près la Cour d'appel de Paris. Rappelons qu'il s'était risqué, à ses dépens, à prendre la défense d'un trublion ayant tendance à « stigmatiser » les endogènes de la République. S'il n'y a pas de voitures, il y a bien une course. Une course à l'invective dans le débat où le ressentiment individuel s'affiche davantage à mesure que croule la Raison issue des Lumières, aidée en cela par une Europe qui baisse l'abat-jour sur son histoire mais dont les turpitudes halogènes éclatent jusqu'à l'éblouissement. A l'heure où la Grèce perd son tapis sur la table du poker mondialisé, la mallette aux vingt-sept étoiles perd de son lustre quand on découvre que tous ses jetons sont tronqués.

Il est d'ailleurs frappant que la Grèce, berceau de notre Raison, soit la première à tomber. Qui ne lira pas, là aussi, l'échec cuisant d'un logos dont l'ultime avatar français fut celui de sa déconstruction ! La déchirure française porte le témoignage de ce nouvel athéisme langagier que le débat public rend visible, et dont les conséquences concrètes s'abattent implacablement sur la cité athénienne.

A l'heure où l'on parle d'interdire la fessée et de supprimer dans le même temps les allocations familiales aux parents qui n'en auront pas donné assez, c'est un impensé de l'identité nationale - pourtant chassée comme le dahu - qui voir jour, là, sous nos yeux.  Je veux parler de la bêtise. Ou, plus exactement, de la peur de la bêtise, peur qui bien évidemment la reconduit. Peur d'être à la traine dans une Europe dont on s'étonne que les seules directives morales touchent à ce qui en constituait naguère les fondements : la discipline intra-familiale ( La logique munichoise voudra en effet qu'un numéro vert soit mis à disposition des enfants et que nos chers bambins forment l'avant-garde collaborationniste d'une génération redécouvrant sa violence) et peur de ce laxisme sociétal qui engendre les monstres anarchistes. Excès d'autorité et insuffisance morale alternent avec le manque d'affirmation de soi dont la mauvaise conscience tente d'annihiler les effets par des lois saugrenues. On peut dire que la France est un sacré cas d'école.

« Tous ces beaux esprits avaient une peur maladive de la sottise » disait Cioran, à propos des écrivains et moralistes du XVIIIe siècle. Oui, le Français a, plus qu'un autre, la hantise de paraître idiot. Il n'a pas celle de l'être réellement.  Cioran voyait déjà dans les discours et les épitres des salonnards qui ont façonné le verbe et l'esprit français jusqu'au maniérisme, une agonie, une fatigue extrême, le rendant perméable aux coups de l'adversaire pourvu qu'ils soient fins, tolérant avec l'ennemi pourvu qu'il lui reconnaisse sa coquetterie. Dans ses entretiens avec Sylvie Jaudeau, il déclare que « la France passe par une fatigue historique car c'est elle qui, en Europe s'est le plus dépensée. (...) elle est le pays le plus vulnérable, le plus usé. Un peuple est menacé quand il a compris, c'est-à-dire quand il a atteint un degré de raffinement qui lui sera funeste. »

C'est pourtant en France que Cioran a choisi de vivre. Car si la France a « le culte des apparences, elle les a cultivées en profondeur; elle les a soignées, elle les a jardinées. »  C'est « le style complexe de la décadence ».

La décadence est un esprit, une perpétuelle rémission qui fait choir les empires mais qui permet d'ornementer les cathédrales. Et de deviser indéfiniment sur les burqas. Cathédrales et Empire ne sont pas français. La France n'a pas l'esprit sublime, non plus que tragique dit encore Cioran, c'est une culture « adyonisiaque ». Mais elle orne à sa façon les apports extérieurs, fait siennes les conquêtes d'un petit Corse.

La « manducation » est sa fierté (quel mot, manducation !): « Quand tout nous dégoûte, le déjeuner devient une fête. Les aliments remplacent les idées. Les Français savent depuis plus d'un siècle qu'ils mangent. Du dernier paysan à l'intellectuel le plus raffiné, l'heure du repas est la liturgie quotidienne du vide spirituel. » Le sociologue Pierre Bourdieu faisait du « fantôme » (sic) américain le cuisinier de la planète, « décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger ». Il n'est guère étonnant que pour lui comme pour ses lecteurs français épris de foie gras, le machiavélique « maître du monde » s'en soit pris au manger et au boire.

Cette atonie, ce manque de passion, cette digestion perpétuelle et aérophage, ajourne probablement les risques conflictuels du moment. Il est étonnant que la vivacité des débats ne s'assortisse pas de plus de situations. En un mot que nous n'assistions pas encore à plus de rixes et d'émeutes, cette fameuse guerre civile dont on sent, aujourd'hui plus que jamais auparavant, combien elle excite, combien elle fascine, combien elle fait peur et combien elle est invoquée dans l'inter-texte même de ses contempteurs !  La barbarie serait-elle soluble dans l'ornementation et la célébration du déjeuner ?  Le verbe, liquéfié dans un Saint-Josèphe et déconstruit autour d'une entrecôte reconstruirait-il encore un peu de lien ? Sans doute, mais qui doutera que les Français s'arment ?

Non sans duplicité et avec une malice non feinte, Cioran avouait avoir choisi la France pour écritoire et sa langue comme stylet afin de partager avec elle son dégoût du tout compris, son usure du déjà vécu. «  Je me suis souvent vautré avec volupté dans l'essence d'amertume de la France, je me suis délecté de son manque d'espoir. Il dira plus loin: l'acceptation naturelle du renvoi à la périphérie l'enjolive maintenant d'une vague séduction négative. » A la splendeur des formules, on appréciera, encore, l'ornement de cette séduction négative, comme si « l'exception culturelle française » n'était somme toute qu'une sculpture de soi, ultime coquetterie d'un pays qui se sait fini mais qui veut mourir sur scène.

La défiance actuelle des Français, rendue publique par le rapport Delevoye, met au défi notre digestion passive. Il est un éclatement et une violence de moins en moins contenue au sein de la société, parfaitement vérifiables dans les usages du quotidien. Cette rancœur prend le chemin de la culmination. Loin de déguster en secret une poussée qui pourrait s'affirmer, la crise aidant, par des votes extrêmes se généralisant à toute l'Europe,  si ce scénario se produit, porteur des inédites redites de l'Histoire, pour tous il deviendra loin le temps où Cioran pouvait, en France, tout à la fois se reposer de Dieu et accrocher ses mélancoliques pensées au brocart du verbe français.

Alexis Blas

Note : Toutes les citations renvoient à E.M. Cioran dans: Anthologie du portrait – de Saint-Simon à Tocqueville, Gallimard, 1996; De la France, L'Herne 2009; Entretiens, Gallimard, 1995.



Toutes les réactions (6)

1. 10/05/2010 00:07 - Jack Daniels

Jack Danielstrès beau papier, monsieur Blas, il fallait un magnifque immigré pour comprendre et admettre ce qu'était et est encore ce pays.

2. 10/05/2010 03:17 - Starsky

StarskyLes citations de Cioran sont une vraie piqure de rappel.

3. 10/05/2010 14:44 - Prince Mdivani

Prince Mdivani"De la France" devrait être étudié en classe. Le jeans Levi's 501 fut inventé pour transporter ce livre.

4. 10/05/2010 17:34 - Mabrouk

MabroukLa Grèce d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celle qui a mis sur pied notre civilisation. "Le berceau de notre raison" vaut une visite du Parthénon à 12€... On repassera pour les effets shocking.

5. 11/05/2010 16:14 - Bardamu

Bardamu"où le « ne pas vivre ensemble » claque un bras d'honneur au bien moral imaginaire d'une redéfinition nationale et d'une laïcité rendues caduques" : J'avoue que cette phrase m'a donné un mal de tête...

6. 11/05/2010 17:56 - Alexis Blass

Alexis BlassMabrouk, ce que vous dites accédite bien la chute de notre raison et témoigne que ce déclin d'un logos garant du progrès, fondateur d'une Europe en crise, n'est - hélas - pas un effet destiné à choquer.

Ring 2012
Alexis Blas par Alexis Blas

éditorialiste, écrivain.

Dernière réaction

très beau papier, monsieur Blas, il fallait un magnifque immigré pour comprendre et admettre ce qu'était et est encore ce pays.

Jack Daniels10/05/2010 00:07 Jack Daniels
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