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La vie en rose

SURLERING.COM - LES PAGES ROUGES - par Alexis Blas - le 23/04/2007 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

(prolégomènes à toute vie future)

par Alexis Blas

Comment se forge le destin d'une génération ? Quelles valeurs, quel tutorat moral pourrait encore décailler le sang des êtres nés de la matrice aussi autodestructrice qu'auto-immune qu'est celle de l'unigenre et de l'unimonde ? Un mektoub sans Dieu est-il déjà tellement à l'oeuvre en Occident qu'il expliquerait toute congruence et affinité morbide avec un Islam devenu fou ?  Il y aura toujours un gant noir - aussi réversible qu'une pulsion de vie et de mort - pour enserrer le phallus obscène d'une tour et lui passer l'anneau de ses fiançailles avec la mort. Ecoutez, nous sommes à peine quelques années de plus qu'aujourd'hui...

Bienvenue à toi, gamète né de la glaire informe de la paillette Fr-V33 de la cuve B723512. Cette cuve a fait de toi un belge par filiation, que dis-je, par traçabilité. Bienvenue à toi, homme altéré du monde alter. Il paraît que tu n'as pas ton pareil pour diriger le service de procto de la clinique Saint-Benoît de Nursie... Tu votes Rose, ce nouveau parti gay acoquiné aux Vert. Tu n'es même pas pédé, juste influençable. Tu as des idées courtes mais suffisamment larges pour qui vit au jour le jour, ou pour le moins, à l'actif en cours.

Il fut un temps où tu cherchas ton père, ton parent « biologique », ton « géniteur », celui qui te portait dans sa semence, dans son ampoule déférentielle ; l'objet de ta déférence donc, ton père, quoi ! Que vaut-il mieux ? Avoir un « daron » ou être belge ? Tu voulais juste ressembler à ces jeunes hommes qui te parlaient de leur père avec ce dédain admiratif, cet insupportable détachement qui trahissait la fibre, qui puait l'amour.

Tu revois ces enfants de la maternelle, qui, bizarrement, sautaient au cou d'un homme en criant « papa ! », un type gigantesque qui construisait à leur place des robots en légo, frottait leurs genoux écorchés de sa salive en leur disant que ce n'était rien, que c'était çà, la vie d'un cycliste, ou qui roulait encore des yeux jusqu'à faire disparaître au fond de son col toute tête de moins de dix ans passant  à proximité.

Toi, tu as vu défiler toutes ces années, des hommes, des femmes, une foule bigarrée de curieux invités que ta mère faisait venir dans le silence habituellement spectral de son appartement cossu. Tu entendais s'échapper, depuis la chambre qu'elle prenait bien soin de verrouiller le soir venu, de curieux rires, de vagues plaintes et même des cris qui t'effrayaient quand tu jouais sur ton ordinateur. Plus tard, tu apprendrais, grâce à ton jeu préféré, qu'en cliquant sur le bouton droit de la souris, les Sims peuvent faire « crac-crac » comme maman, et cela te rassurerait sur la santé de celle dont tu croyais qu'elle t'avait caché sa terrible maladie, celle qui la faisait tant souffrir. Tu as eu tout de même ta période des « deux mamans », qui a duré cinq années, pas les plus malheureuses, et durant lesquelles les affres de la maladie de maman et ses fêtes nocturnes se faisaient plus occasionnelles. Tu étais si mignon, si choyé, surtout par Véro, plus maternelle que la biologique. Lorsqu'elle est partie, pas la bio, l'autre, tu t'es mis à avoir de mauvais résultats en classe. Taciturne et mélancolique comme un pensum de psychanalyse, tu accusais le coup, tu avais le blues, mais personne n'était là pour te dire que c'était ça, la vie d'un belge...

Tu as grandi et éprouvé tes premières bouffées sensuelles devant les kiosques à journaux qui n'étalaient plus, à défaut d'une presse vivace, que de la pornographie prolétaire, j'entends aussi par là une littérature à gros caractère, que seuls les incultes, et les pauvres n'ayant pas d'accès internet, pouvaient encore voler. Toi-même, qui n'était pas le genre d'enfant à garder les deux pieds dans la même Nike, te demandait en silence comment il se faisait que des petits gars pouvaient se rincer l'oeil sur d'énormes nichons secoués en « double-pénétrations » cachées d'une étoile blanche - sans doute celle de la rédemption - quand les adultes semblaient ne pas savoir sur quel pied danser question pédo-pédagogie. Le mot d'ordre scolaire au primaire, était : motus et bouche lippue de la maîtresse, premiers essais de fellation d'une fillette sur un garçonnet dans la cabane appelée « la grenouille », la fillette ayant dû tomber sur un porno de son beau-père ou tout simplement voir sa mère faire le pitre, pardon, le pitch. Puis, au collège : première « surprise-partouze » pour quelques durs à cuire hallal, inaugurée sur une fillette de onze ans, tailladée par la suite au cutter, dans les toilettes, cela va de soi - le sordide ne se bâcle pas, il se torche - ce qui a valu à l'établissement une notoriété d'un jour et une déclaration ébouriffante de la Ministre pour-l'égalité-des-chances-et-de-la-crainte-des-conditions-nécessaires-à-sa-mise-en-place. Tatoo et string fendu au lycée, hardcore inoculé dès l'enfance comme une vaccine de Barthes, la violence impossible en energetic power pils ingurgitées de facto, et Alea ejacta est !, tu l'as intégrée cette vie en rose, que tu l'aies voulu ou non, Bertrand Labeeuw, marqué au seau royal de sa majesté Albert 1er .

Ni grand lecteur, ni grand travailleur, la passion s'est éteinte rapidement chez toi. Tu avais dit-on, un petit don pour le dessin. Les croquis que tu enchaînais au débotté, suscitaient des admirations passagères et faisaient pousser un bourgeon de fierté qui eût pu sauver ton estime de toi. Las, la grande équalisation, le grand lessivage télévisuel, le speed-consumérisme : vitesse des voyages, vitesse du boire, du manger, du chier, du baiser et du savoir, et ta grande gouine de mère ! ne t'ont guère laissé le loisir de déployer une quelconque temporalité morale, une beauté, un calme intérieur, de découvrir la sérénité des lentes digestions et des amours qui durent, celles qui rendent la miction plus supportable.

A douze ans, tu passais en boucle sur l'écran de ton pécé, la décapitation de Nick Berg, puis celle du gros Johnson, plus répugnante encore eu égard à la largeur du licol de l'immolé, et les autres, et les autres... Plus vintage : les charniers de Srebrenica, le rassemblement des chairs à Tel-Aviv, leur éclatement à Bagdad et les insoutenables sévices tchétchènes. Ta gouine de mère, juive oublieuse et stérile ne t'aura pas même dit l'histoire d'une Shoah. D'elle et du beau XXe siècle, tu conservais juste une anthologie, un ouvrage écrit au XXIe que tout le monde devait avoir lu pour comprendre - comme on le soigne - le mal par le mal, d'un certain Jonathan Litell. L'on était passé, en fait de best-sellers, mais tu étais trop jeune pour t'en apercevoir, du témoignage insoutenable des rares victimes parlantes et authentiques à celui, composé, d'un tortionnaire mythifié, relevé, pimenté, sexy. Si la littérature et l'archive n'entraient pas en rivalité chez les jeunes gens de ton âge, c'est qu'il n'y avait plus ni littérature ni archive. Mais la monstruosité, le bizarre, le puant, l'infect formaient le vase clos et délirant de ton intimité et les ogres modernes envahissaient ta chambre d'adolescent, le soir venu.

Pendant ta Médecine, tu appris à détester les esprits positifs, les « adversaires » comme disait Barrès, et tu fomentais dans le secret de ta maturation solitaire, une vengeance diffuse qui devrait trouver tôt ou tard son objet. Le côtoiement de ces êtres sans grandeur, sans affect et donc, sans génie, loin de te placer sur un promontoire duquel tu eus contemplé avec mépris leur disgrâce, te plongeait dans un abyme de participation et de dégoût - abyme qui a pour nom ressemblance - comme s'il n'avait jamais été question de te trouver une différence, une coquetterie, une vanité qui te démarquât. La course aux notes, aux premières places, la lancinante fréquentation des médiocres, des pourris, des gagneurs, le fumet détergent des cadavres au milieu des cadavres, comme une cigarette de cocaïne, ont fini par anesthésier puis faire fondre ce qu'il te restait de narines. Dans tes cloisons nasales pulvérisées, pouvaient monter désormais des effluves d'une autre sorte, les enivrantes bouffées d'un pouvoir que tu saurais exercer sur les corps et sur les âmes. Sensation formidable que celle de l'auto-immun. La greffe du mal prend toujours, c'est elle qui a le mot de la fin.

Tu as vu passé à cent à l'heure les catastrophes, les massacres, les attentats suicides, et les tonnes de viandes mortes que les actualités , répétées - à l'heure de leur reproductibilité technique - assénées comme un trépan, jour après jour, servent aux cervelles commotionnées, désintégrées par des décennies de traumas. La table d'opération ou son théâtre n'en font qu'une et du califat au mandarinat, le scalpel brûle de tout son feu, dans une même détestation vaccinale de l'ici-bas, une même fascination morbide pour la séparation du corps et de l'âme. Point de dualité cartésienne qui ne se retransforme, selon une loi laplacienne qui va bien au-delà de la seule matière, ne se retransfigure - en orient comme un occident - en un autre duel à mort. L'homme est « une machine à fabriquer des dieux » et à les brûler comme autant d'idoles, schibbolets et bullshits, surtout quand il a les fesses écartées et qu'il hurle une bénédiction ou une imprécation à la gueule du divin. La même chose.

On t'a dit plus tard que Dieu était mort, que l'homme était mort, que ton propre père était mort. Insupportable vérité quand par ailleurs on te disait qu'il n'y avait de vérité nulle part. Car quand la vérité s'envole, l'insupportable ne s'en va pas, il demeure. Il devient à son tour Vérité en la détrônant. L'insupportable est à son tour insupportable. Le langage prend un tour insupportable, en une insupportable tautologie - insupportable à lire. Le langage aussi est mort, vois-tu. Mais cette trinité de la mort, mort de Dieu, mort du Roi, du père et de sa langue mon chéri, par quel miracle ne voulais-tu ne pas devenir une autre sorte de croyant ? Même le président était une femme et ta patrie, une matrie. Une gouine de mère.

Alexis Blas



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Ring 2012
Alexis Blas par Alexis Blas

éditorialiste, écrivain.

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