Sur le RING

Dégagements, Régis Debray

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Julien Leclercq de Rubempré - le 29/03/2010 - 1 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Et pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. Premier paragraphe du livre : « Quarante ans juste, au jour près. Souvenir, que me veux-tu ? Avant même d’être identifié, dans un hameau perdu du sud-ouest bolivien, je me fais tabasser par des sous-offs hors d’eux. […] La peur est de l’adrénaline. Ils s’en déchargeront en tapant jusqu’au sang. Un étranger, c’est l’idéal. Ma première rencontre physique avec la haine, petite apocalypse, nouvelle naissance ». D’emblée, on a comme l’impression que le nouveau livre de Régis Debray est un recueil de souvenirs d’un ancien révolutionnaire, qui s’apprête à égrener ses souvenirs de compagnon de route du si tendance Che Guevara. Mais Debray est bien plus malin, bien trop fin pour se laisser enfermer dans ce personnage quasi-légendaire. Dégagements, c’est un recueil de ses textes parus sans sa revue Médium, d’où la diversité de ses textes, la richesse de ses analyses et la multiplicité des thèmes abordés. D’ailleurs, passé le premier texte, il évoque son déjeuner avec Andy Warhol dans sa Factory, qui lui livra cette confidence prophétique : « J’ai commencé ma carrière comme artiste commercial et je veux la finir comme artiste d’affaires. Je suis un artiste homme d’affaires… Gagner de l’argent, c’est de l’art, travailler, c’est de l’art, et faire de bonnes affaires, c’est le meilleur des arts ». Cette intrusion, ou plutôt, cet envahissement de l’argent-roi dans tous les domaines, c’est le leitmotiv de Régis Debray tout au long de son ouvrage. Ses dialogues avec un autre génie, Julien Gracq, sont également l’occasion de disserter sur le massacre de la culture perpétré par l’argent : « Julien Gracq m’en parlait avec une tendresse et un regret non dissimulé […] Quel professeur d’université d’aujourd’hui ose l’épitoge et la toque ? […] Quand l’argent pénètre dans tous les recoins de l’existence, plus d’interstices pour ces médailles en chocolat. […] Exister, c’est vendre et acheter. La même toise pour tous […] un seul ordre de chevalerie enviable, le people ». Les plateaux de télévision sont devenus les salons d’antan où les choses du monde étaient débattues, où une nouvelle aristocratie – toute médiatique – fait la pluie et le beau temps par écrans interposés. Mme de Staël est réincarnée en Christine Bravo. Bonjour la catastrophe.

 

Pouvoir et show-business

 

As de la formule, Debray écrit : « […] la droite cheese-burger (Walt Disney réadapté local) n’est populiste, mais grand public. Elle branche en direct le CAC sur le PAF et le Fouquet’s sur McDo ». Puis, avec malice, Debray décrit cette photo parue dans Le Point, sur laquelle Johnny Hallyday pose à côté de Sarkozy, la main sur son épaule. Pour le gourou de la médiologie, cela ne fait aucun doute : Johnny, l’icône populaire, qui a reçu l’onction populaire au préalable (audience, ventes, notoriété) adoube à son tour l’homme politique, grâce à cette main apposée. Cela rappelle même ce que disait Sarkozy en 2007 : « Si je ne rencontre pas Marc Lévy, celui qui vend  100 000 livres, je n’ai rien compris à mon métier ». Voilà, exactement cette « droite grand public » dont parle Debray. Toutefois, ce constat peut être élargi à l’ensemble de la classe politique française. Car l’idole de la gauche bien-pensante, l’échevelé BHL, n’est finalement rien de plus qu’un distributeur de prêt-à-penser, qui n’a aucune autorité universitaire mais, encore une fois, une simple aura médiatique. Au final, l’intellectuel traditionnel n’est plus. Lui qui avait supplanté le savant, lui qui voulait influer sur la société grâce à la force de ses idées, s’est envolé. Même l’artiste est détrôné. Zappé par le people. Encore une fois. Ce désert intellectuel, qui cautionne et propulse le politique, est le principal fléau de la société moderne, où l’argent est le principal signe de réussite, où le livre et la culture ne sont plus rien, parce que non lucratifs. Dans ce marasme, un de Gaulle citant Chateaubriand ou un Giscard féru de Stendhal n’ont plus lieu d’être. Ségolène Royal danse avec Diam’s, Josiane Balasko défile avec les sans-papiers en tenant Carole Bouquet par le bras, Faudel chante sur la Place de la Concorde et le public, hypnotisé, tape des mains et vote. Pour le plus sympa, le plus populaire, même si, comme le note Debray, celui-ci ou celle-là n’a que trois cents mots dans son vocabulaire. La lecture de Dégagements ne rend donc pas forcément optimiste. Mais c’est une excellente compilation de textes extrêmement bien écrits, où la précision de la pensée s’accompagne d’un cynisme jubilatoire.

 

Un apolitisme étonnant

 

Parfois, on croirait lire du Finkielkraut, et non ! C’est bien l’ancien révolutionnaire guevariste qui est l’auteur de ce livre. La droite comme la gauche en prennent pour leur grade. D’ailleurs, Debray a lui-même récemment confié au Point : « Je n’ai plus de projet d’influence ou d’incidence quelconque sur le cours des choses. Trouver l’angle juste me suffit. Aujourd’hui, le scribe autopropulsé a deux façons d’intervenir dans les affaires publiques : soit il vend de la colère, soit il fournit de l’espoir. Les nouveaux philosophes produisent de l’indignation au rythme de l’actualité en désignant au bon bourgeois le méchant du jour — le totalitaire, le franchouillard, l’islamo-fasciste, etc. ». Comble de surprise, Debray se lance même dans un éloge inattendu de la droite littéraire et en particulier de la plus radicale (incarnée par Paul Morand), qu’il préfère à un Michel Leiris. Selon lui, la gauche littéraire est prisonnière de sa vertu, de son côté donneuse de leçons, de son éternel progressisme professé aux belles âmes, tandis que les auteurs de droite sont plus dérangeants, ont un style plus percutant.

 

Nulle logorrhée sur la fraternité comme il en a pris l’habitude ces derniers temps, nul éloge de Besancenot de la part de cet ami de Badiou. Alors qu’il a toujours été classé à gauche, il se détermine maintenant comme un « gaulliste d’extrême-gauche » ! Grande prouesse en ces temps de totalitarisme écologique, il s’autorise même à lancer quelques piques au sacro-saint Nicolas Hulot qui est, selon lui, « le plus cru » car « le plus vu ». Régis Debray tire donc à vue, mais jamais à bout portant. Le titre de son recueil indique qu’il prend de la hauteur pour scruter et disséquer les affres de notre monde où tout repose sur la « comm’». Pourfendeur du jeunisme (comme Finkielkraut, encore !) coupable de couper de son passé toute une génération condamnée aux joies de l’instantanéité, Debray s’inquiète de la disparition du livre, de l’écrit, de la transmissibilité même d’une culture commune. Dégagements n’est donc pas un nouveau bréviaire soixante-huitard mais bien un livre très varié, qui lutte autant que possible contre les idées préconçues et le nouvel ordre hiérarchique. Car le nouveau prolétaire, c’est celui qui n’est pas encore passé à la télévision.

 

Julien de Rubempré

 

Régis Debray, Dégagements, Paris, Gallimard, mars 2010, 291 p., 19, 90 €.



Toutes les réactions (1)

1. 29/03/2010 21:41 - Sociofcb

SociofcbComme quoi Finkielkraut a toujours raison, même Debray commence à reprendre ses idées !!!
Vive Alain, longue vie au Potentialisme.

Ring 2012
Julien Leclercq de Rubempré par Julien Leclercq de Rubempré

Chroniqueur littéraire 2009-2010.

Dernière réaction

Comme quoi Finkielkraut a toujours raison, même Debray commence à reprendre ses idées !!! Vive Alain, longue vie au Potentialisme.

Sociofcb29/03/2010 21:41 Sociofcb
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