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Philippe Djian, l’art d’écrire et ses incidences

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Julien Leclercq de Rubempré - le 26/04/2010 - 8 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B




Il y a les auteurs qui ne font que du bon (Houellebecq, Easton Ellis), et il y a les auteurs qui ratent désespérément tout (Alexandre Jardin, Katherine Pancol, Anna Gavalda). Philippe Djian a quant à lui le mérite d’appartenir aux deux catégories. Il nous a en effet accoutumés au meilleur (Frictions, 50 contre 1) mais aussi au pire (37°2 le matin puis tous les épisodes de Doggy Bag). D’un côté, il a cette écriture fluide et recherchée influencée par ses maîtres américains (Faulkner, Jim Thompson en tête), mais d’un autre côté, il est à même de s’empêtrer dans un maniérisme consternant, oubliant les fondamentaux d’un bon livre : des personnages consistants et une histoire haletante.

À propos de son dernier opus, Incidences, les avis divergent, preuve de cette éternelle ambivalence. François Busnel de Lire ne tarit pas d’éloges sur ce roman qu’il considère comme le meilleur Djian depuis longtemps (1), à l’inverse de Pierre Jourde qui ne trouve pas de mots assez durs pour l’écorner (2). Balle au centre. Même après relecture, il est difficile de se faire un avis dessus.

L’histoire ? C’est flou. Là encore. Un professeur de lettres appliquées couche avec une jeune étudiante qu’il retrouve morte au réveil. Il cache le corps dans une grotte. Puis il tombe amoureux de la mère de la défunte. Ensuite, il se fait mettre la tête au carré par les agents du père d’une autre élève. Et il entretient une relation incestueuse avec sa sœur, qui elle-même sort avec le collègue du narrateur. Pas facile de s’y retrouver donc, d’autant qu’il n’y a pas vraiment une péripétie, pas une seule quête  dans ce roman qui puisse maintenir le lecteur en haleine. Quelques lourdeurs sont toujours présentes, tout comme ces formules ampoulées (« la revigorante fraîcheur de la nuit étoilée »…) ; même si ces personnages prennent peu à peu corps, même si on découvre entre les lignes le récit d’une histoire familiale douloureuse et l’amertume d’une carrière ratée. Ce n’est toutefois pas suffisant pour laisser un souvenir impérissable.

Talent, travail, génie


Outre ses qualités et ses défauts, le livre soulève une question de fond : celle de l’apprentissage de l’écriture romanesque. Le narrateur est professeur de littérature appliquée. Il apprend donc aux étudiants l’art d’écrire. Lui-même a voulu devenir littérateur, mais : « Bien des choses s’étaient arrangées à partir du moment où il avait compris qu’il ne serait jamais un écrivain, un véritable écrivain. Mieux valait le savoir […] Il avait conscience du fardeau qui lui était épargné ». Alors il a décidé d’enseigner les bases du métier, malgré la quasi-impossibilité d’une telle entreprise. Face à Annie, une élève qui lui réclame des cours particuliers, il lui déclare : « Je ne peux pas m’engager à faire de vous un écrivain. Personne n’a ce pouvoir. Que l’on soit bien d’accord. Je peux vous apprendre tous les trucs et toutes les ficelles, je peux vous aider à tenir le crayon […] Est-ce que disposer des ingrédients suffit ? Bien sûr que non. Il faut la grâce. […] La chose dont nous parlons n’est pas monnayable. […] Je ne serais pas là en train d’enseigner la littérature, je serais en train de la faire ».

Cette question est vieille comme la littérature. Bien des réponses ont été formulées telles que le génie de l’inspiration, les fameuses muses (toute la tradition romantique en découle), ou la seule valeur du travail stylistique (de Boileau à Baudelaire, entre autres). À cet égard, l’image d’Epinal selon laquelle Flaubert mettait Maupassant devant un arbre et lui demandait de le décrire demeure l’exemple d'arrêt.

Peut-on apprendre à écrire ?


Lors de leur cursus, les mathématiciens apprennent à faire des mathématiques. Les médecins à pratiquer la médecine. Les mécaniciens à faire de la mécanique. C’est d’une logique implacable. Mais qu’apprennent au juste les littéraires ? À lire des livres. S’ils veulent devenir écrivains, ils n’ont qu’à le devenir par eux-mêmes. Il y a quelques siècles, on apprenait encore aux étudiants à écrire des discours, à copier les poètes latins, à faire de la rhétorique. Dorénavant, le travail d’écriture à proprement parler s’arrête au brevet des collèges avec la rédaction. Aux États-Unis, les ateliers d’écriture fleurissent un peu partout dans les universités, et les résultats sont, paraît-il, très encourageants. En France, ces cours sont la plupart du temps rangés dans la catégorie « Options » à coefficient deux. Peut-on formater une plume, apprendre des tics, enseigner l’écriture via la seule imitation des autres ? Une voix propre peut-elle s’acquérir au même titre que la capacité de résoudre une équation ?

Les paris sont ouverts mais nous sommes prêts à parier très cher que trois années de cours intensifs ne suffiront pas à faire en sorte que Guillaume Musso puisse rédiger autre chose que des textes insipides pulsés à coup de slogans-100%-suspense ou que Marc Levy parvienne à dépasser la bibliothèque verte.

Julien de Rubempré

Philippe Djian, Incidences, Gallimard, avril 2010, 233 pages, 17,90 €.


(1) Le papier de François Busnel : http://www.lexpress.fr/culture/livre/une-pepite-signee-djian_850870.html

(2) Celui de Pierre Jourde : http://bibliobs.nouvelobs.com/blog/pierre-jourde/20100420/19031/djian-baby-c-est-du-lourd-absolument


Toutes les réactions (8)

1. 26/04/2010 01:42 - Dahlia

Dahlia"Aux États-Unis, les ateliers d’écriture fleurissent un peu partout dans les universités, et les résultats sont, paraît-il, très encourageants. "

Oui, puis faut voir qui les dispense quand même! Bret Easton Ellis (qui d'ailleurs rigole beaucoup sur le sujet dans Lunar Park) ou Joyce Carol Oates... Sinon le roman Blue Angel de Francine Prose donne une peinture autrement plus mordante et réaliste/crédible de ce qu'est le creative writing dans les universités que le roman de Djian. Parce que là, je rejoins Pierre Jourde, c'est vraiment super pénible à lire. Vraiment. J'avais tenté Impuretés juste avant (aussi chez Gallimard), c'était la même chose, le style qui ne coule pas, ne se lit pas alors que c'est quand même surtout du sujet-verbe-complément-adverbe (c'est le bonus)...

2. 26/04/2010 03:58 - Arnold

ArnoldDjian est un grand écrivain, idées politiques désastreuses mais un narrateur de haute voltige.

3. 26/04/2010 08:54 - Amaury Watremez

Amaury Watremez"Peut-on formater une plume, apprendre des tics, enseigner l’écriture via la seule imitation des autres ? Une voix propre peut-elle s’acquérir au même titre que la capacité de résoudre une équation ?"
En France, on croit souvent que le style est inné, et qu'il ne se travaille pas, qu'il n'y a pas besoin de travailler pour créer du fait de la conception de la littérature considérée comme un divertissement accessible à tout le monde. Auparavant, on copiait les grands maîtres pour se trouver, et souvent les écrivains sont des grands lecteurs dont l'inspiration rejoint celle de la précédente génération.

4. 26/04/2010 10:53 - MotaOne

MotaOneDjian a tout de même le mérite d'avoir été là. On dit donc qu'il s'essouffle, que tout fini par se ressembler, se flouter dans l'épuisement de ses non-thèmes mystérieux, et c'est vrai (imitation de Bret, son idole?). Mais il aura préservé un petit quelque chose de cabot qui définit l'auteur de confession nord-américaine : une légèreté créatrice, une rugosité romantique. Avec Djian on ne s'y retrouve pas, on se perd dans le rien d'une beat-dé-génération sans swing.

5. 28/04/2010 03:04 - Kim

KimMon prof de Francais en 1ere nous forcait a copier tout "De la Democratie en Amerique" de Tocqueville, et nous passions des heures a faire de la grammaire. C'etait la methode classique, au lycee privee. Cela n'a pas fait de moi un ecrivain, mais un lecteur passione, c'est pas si mal, inculque le gout de la lecture.

6. 28/04/2010 15:24 - Amaury Watremez

Amaury WatremezIl ne semblait pas que je généralisai. Les grands écrivains sont des lecteurs passionnés, et on peut être un lecteur passionné sans écrire.

7. 29/04/2010 16:52 - les bleus de sassenage

les bleus de sassenagedjian, c'est un peu comme ..., je me dis que le prochain sera terrible, génial, et puis sagan est morte et j'attends toujours.
Mais lisez quand même "lui" sa première pièce de théâtre qu'on met en scène en juin à grenoble en toute discrétion.

8. 29/04/2010 20:58 - Julien de Rubempré

Julien de RubempréKim, j'aurais adoré avoir ton prof de français !

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